Olivier Père

Sans mobile apparent de Philippe Labro

ARTE diffuse ce soir lundi 9 juin à 20h50 Sans mobile apparent (1971) de Philippe Labro.

Ce succès populaire du polar à la française tel qu’on en produisait dans les années 70 est signé Philippe Labro, écrivain, journaliste et homme de médias qui fit également un passage remarqué par le cinéma, acteur chez Godard (Made in USA) et surtout réalisateur de quelques films employant les stars du cinéma français (Trintignant, Belmondo, Montant, Depardieu.) Sans mobile apparent est l’exemple type d’un cinéma commercial qui n’existe plus, celui où la logique industrielle n’avait pas encore supplanté l’artisanat à visage humain dans lequel pouvait s’exprimer des manifestations de folie douce, de naïveté et de bricolage sympathiques, et réunir des personnalités artistiques d’horizon divers prêtes à s’amuser ensemble. Sans mobile apparent est la transposition sur la Côte d’Azur – à Nice plus précisément – d’un roman américain : Ten Plus One (1963) publié en français en 1964 sous le titre Dix plus un, Série noire no 904 chez Gallimard et écrit par Ed McBain – l’un des multiples noms de plume de Salvatore Lombino (1926-2005) – écrivain extrêmement prolifique qui fut aussi le scénariste de Alfred Hitchcock pour Les Oiseaux et dont de nombreux romans furent portés à l’écran. Ten Plus One appartient à un cycle, « 87ème district », d’une cinquantaine de romans mettant en scène plusieurs inspecteurs de police et leurs enquêtes dans la ville de New York, prétextes à des études sociales et psychologiques assez acerbes. Labro, fin connaisseur et passionné de civilisation américaine adapte cette série noire avec la complicité de Jacques Lanzmann, parolier du chanteur Jacques Dutronc.

A Nice, trois crimes sont commis, sans mobile apparent, par un homme muni d’un fusil à lunette. En épluchant le journal intime d’une des victimes, un riche industriel, le commissaire Carella (Jean-Louis Trintignant), chargé de l’enquête, remarque le nom d’une jeune femme, Jocelyne Rocca (Carla Gravina), l’une de ses maîtresses. Il l’invite chez lui sous un faux prétexte et apprend alors qu’elle a été en contact avec les trois personnes qui ont été assassinées. Cette série de meurtres va lever le voile sur un drame secret survenu il y a plusieurs années, et Carella va comprendre qu’il s’agit d’une vengeance.

Jean-Louis Trintignant et Dominique Sanda dans Sans mobile apparent

Jean-Louis Trintignant et Dominique Sanda dans Sans mobile apparent

Labro truffe Sans mobile apparent de références au film noir américain comme cette allusion à une guêpe morte dans la première scène, clin d’œil à un fameux dialogue du Port de l’angoisse de Hawks. Le film offre le portrait assez fascinant d’un flic solitaire, tireur d’élite, maniaque et cassant interprété avec toute la froideur nécessaire par Trintignant qui s’en donne à cœur joie pour rendre son personnage le plus antipathique et bizarre possible, avec cette curieuse manie de toujours vouloir se laver les mains. Trintignant est entouré par une distribution européenne plutôt hétéroclite, allant de Sacha Distel à Dominique Sanda (célèbre des deux côtés des Alpes comme Trintignant, déjà réunis dans Le Conformiste de Bertolucci un an plus tôt), plus la vedette italienne Laura Antonelli – coproduction oblige – sans oublier un Jean-Pierre Marielle en roue libre affublé d’un improbable accent britannique. Dans Sans mobile apparent on ne compte pas les réparties savoureuses, les idées surprenantes et les détails insolites. La dimension carnavalesque et satirique du film le situe entre les polars de Mocky et les brûlots de Yves Boisset réalisés à la même époque et qui ne s’embarrassaient pas de nuances avec des seconds rôles et des situations grotesques ridiculisant les institutions, la magistrature, le monde politique et la bourgeoisie provinciale, forcément magouilleuse et partouzarde. L’italianité du film de Labro – hormis sa distribution – se manifeste aussi grâce à l’apport non négligeable d’Ennio Morricone dont la magnifique bande originale remarquable renforce l’atmosphère malsaine du film et colle au caractère obsessionnel de son personnage principal. Ce thème lancinant, ainsi que les scènes de meurtres qui laissent planer le doute sur l’identité de l’assassin (avec le recours à la caméra subjective) nous éloignent du classicisme hollywoodien cher à Labro et nous amène à comparer Sans mobile apparent avec les polars brutaux aux intrigues tarabiscotées réalisés en Italie à la même époque, réalisés par Lenzi, Crispino ou Martino.

Moins stylisé, plus excentrique et apportant davantage d’importance aux performances d’acteurs que ses homologues transalpins, Sans mobile apparent est pourtant, volontairement ou non, une hypothèse de « giallo » à la française, pop et décomplexée.

Trintignant et cette étrange façon de courir, dans l'une des scènes culte du film

Trintignant et cette étrange façon de courir, dans l’une des scènes culte du film

 

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Un commentaire

  1. Jean-Pascal Mattei dit :

    Rien qu’une « hypothèse », faute de réalisateur… Le giallo procède du pulp, de la pop, du fétichisme, mais aussi d’un certain d’annunzianisme, par sa préciosité, son irréalisme ; pour résumer, il fait décrocher les téléphones blancs mussoliniens par les gants noirs de l’Italie à main armée. “Peur sur la ville” s’avérait une acclimatation hexagonale plus réussie, avec le même sifflement de Morricone en plus tendu, son psychopathe à l’œil de verre au nom mythologique, ses toits parisiens cadrés par Feuillade ou Polanski, et Denner lisant Dante ! Labro, obsédé par l’assassinat de JFK (comme De Palma, pour d’autres raisons) en filme quatre variations et n’oublie pas de remercier Jacques Médecin, à l’instar de Duvivier Franco pour “La Bandera”. L’œuvre, inspirée par “La mariée était en noir” et annonçant “L’Inspecteur Harry” (comparez les ouvertures et les épilogues), appartiendrait à un quatuor – avec “Un justicier dans la ville”, “Taxi Driver” et “Hardcore” – présentant des anges exterminateurs déchus, loin du « fascisme médiéval » de Pauline Kael, en croisade contre la « boue sexuelle » (pour parler comme Minos) des années 70, et devient intéressante dans sa dernière demi-heure, avec l’arrivée de la séduisante Stéphane Audran (bel insert sur son décolleté) et de l’émouvante Laura Antonelli (livide malgré le soleil), pour se révéler un « rape and revenge » niçois, exemplaire d’un autre sous-genre également disparu : la coproduction franco-italienne. Quant au dispensable mais pas déplaisant “Gorky Park”, on notera le jeu intense de Hurt et la belle photographie hivernale et primée de Ralf D. Bode, aux antipodes du glamour façon “Playboy” de “Pulsions”.

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