Olivier Père

20 ans de cinéma bis à la Cinémathèque française

À l’occasion des vingt ans de la programmation cinéma bis à la Cinémathèque française et de la sortie d’un somptueux coffret publié par Serious Publishing sous la direction de Christophe Bier contenant l’intégralité des prospectus édités à chacune des séances, la Cinémathèque propose un week-end spécial de projections du 21 au 23 mars. Huit films que nous avons vus, aimés et parfois programmés à la Cinémathèque, bien choisis car représentatifs des tendances et des découvertes de ces séances : de l’étrange, du malsain, de l’absurde, du ridicule, du superbe, de l’hallucinant, bref du cinéma bis.

Les festivités débuteront en beauté avec El chuncho (Quién sabe?, 1966) de Damiano Damiani, le vendredi 21 mars à 20h dans la salle Henri Langlois.
On a déjà évoqué ce titre essentiel du western italien à l’occasion de la disparition de son réalisateur. El chuncho est l’un des meilleur long métrage de Damiano Damiani, « le plus commercial des cinéastes engagés et le plus engagé des cinéastes commerciaux. » Derrière ce représentant de luxe de la mode du western révolutionnaire se cache en effet une intelligente métaphore sur l’intervention de la C.I.A. en Amérique centrale. Entouré de Gian Maria Volonté et de Klaus Kinski survoltés, Lou Castel (à peine sorti des Poings dans les poches de Bellocchio qui le révéla au public) délivre une superbe interprétation, dans le rôle de l’énigmatique tueur blond, dont le visage angélique et enfantin le fait surnommer « Niño » par les bandits mexicains. Film montré maintes fois à la Cinémathèque française dans le cadre de cycles sur le western européen ou en présence de Lou Castel, toujours dans sa version intégrale originale, bien plus grandiose que celle exploitée en France à l’époque.

Lou Castel dans El Chuncho

Lou Castel dans El Chuncho

Autres films du week-end :

Samedi 22 mars à 14h30
La Rage du tigre (Xin du bi dao, 1971) de Chang Cheh
Dans la Chine féodale, Lei Li, un justicier tout de blanc vêtu prend la défense des faibles et des opprimés contre les seigneurs de guerre sanguinaires et leurs sbires. Son chemin croise le cruel Maître Long, qui parvient à le vaincre par traîtrise lors d’un combat singulier. Piégé par un serment donné devant témoin, Lei Li se tranche le bras droit et renonce au métier des armes. Devenu serviteur dans une auberge, il subit sans broncher toutes les humiliations, jusqu’au jour où un autre sabreur héroïque, le séduisant Feng, arrive dans la région et devient son ami.
Chang Cheh (1924-2002) fut un des plus prolifiques et flamboyants cinéastes des studios Shaw Bros. Son goût pour la violence et les récits de vengeance a entaché son travail d’une réputation d’artiste mécréant et de mercenaire, tout en encourageant un véritable culte autour de son œuvre. Chang Cheh se plaisait à entretenir cette mauvaise image en se définissant lui-même comme « un marchand de violence ». Comparable à Sam Peckinpah aux États-Unis ou Sergio Corbucci en Europe, Chang Cheh se distingue des autres grands cinéastes du « wu xia pian » (film de cape et d’épée chinois.) King Hu privilégie l’esthétisme et la philosophie et Liu Chia-liang les chorégraphies martiales, tandis que Chang Cheh donne libre cours à ses obsessions sadiques et un homo érotisme qui s’incarne dans des histoires d’amitié virile. Chang Cheh s’entoure de jeunes acteurs éphèbes à la beauté froide qu’il utilise de films en films (le fameux couple formé par David Chiang et Ti Lung, sans doute à son zénith dans La Rage du tigre.) Il invente un fétichisme de l’arme blanche et abuse des métaphores sexuelles organiques comme l’amputation des membres ou les jets de sang. Chang Cheh a beaucoup tourné et parfois trop tourné, mais on retient dans sa filmographie une dizaine de titres qui comptent parmi les chefs-d’œuvre du « wu xia pian » ou du film de kung-fu. À partir de 1967 Chang Cheh signe trois différentes versions des exploits du sabreur manchot, figure légendaire de la culture chinoise, qui rencontrent toutes un succès fabuleux. Grâce à Un seul bras les tua tous (One-armed Swordsman, 1967) Jimmy Wang Yu dans le rôle-titre accède au rang de vedette du cinéma d’arts martiaux. Le film connaît une suite, Le Bras de la vengeance (The Return of the One-armed Swordsman, 1968) avec le même acteur. La Rage du tigre (The New One-armed Swordsman / Xin du bi dao, 1971), trois ans plus tard, est le remake paroxystique du premier film dans lequel Chang Cheh et son scénariste transgressent certaines lois du genre qu’ils ont eux-mêmes érigées. Exit Wang Yu, fâché avec la Shaw Brothers, remplacé avantageusement par David Chiang. Le film supprime les récits de complots de palais ainsi que l’histoire d’amour et la relation complexe avec les femmes au cœur du titre original pour se concentrer sur les trois thèmes cruciaux du cinéma de Chang Cheh : la vengeance, la violence et l’homosexualité, en faisant fi du reste. Dans ce film symptôme le cinéaste décline ses obsessions en une série de moments inoubliables et de morceaux de bravoure (la mort de Ti Lung, coupé en deux, ou l’assaut final dans lequel le héros anéantit à lui seul une armée, sur le pont d’une forteresse.) Célèbre dans le monde entier pour sa cruauté et sa démesure, La Rage du tigre est un des plus grands classiques du film de sabre chinois mais il exprime surtout la quintessence du cinéma de Chang Cheh, pour ne pas dire sa folie. En 1995 un autre grand cinéaste livrera sa version des exploits du sabreur manchot avec un nouveau remake d’Un seul bras les tua tous : The Blade (Dao) de Tsui Hark, pur chef-d’œuvre.

La Rage du tigre

La Rage du tigre

Samedi 22 mars à 17h
La Femme reptile (The Reptile, 1966, photo en tête de texte) de John Gilling
Sans aucun doute l’un des meilleurs films produits par la Hammer, et aussi l’un de ses plus beaux monstres. Il n’est pas réalisé par Terence Fisher mais John Gilling, bon cinéaste auquel on doit quelques autres belles réussites comme L’Impasse aux violences ou L’Invasion des morts vivants. Quant au scénario il est signé Anthony Hinds, producteur et scénariste responsable des principaux classiques mis en chantier par le studio britannique spécialisé dans le fantastique et hyperactif dans les années 50 et 60. La Femme reptile, typique de l’esthétique des films d’horreur de la Hammer, se caractérise par sa violence et son pessimisme. Le film est moins flamboyant que les Frankenstein de Fisher, et son atmosphère sinistre colle au tragique destin de ses personnages. L’histoire est celle d’une malédiction rapportée d’Inde dans un petit cottage anglais, ce qui donne au film une dimension politique sous-jacente, souvent présente dans les productions Hammer.

Samedi 22 mars à 19h
Chi l’ha vista morire? d’Aldo Lado
Oublions les nombreux titres mineurs d’une carrière en dent de scie pour nous concentrer sur l’un des meilleurs films d’Aldo Lado (avec La corta notte delle bambole di vetro et La bête tue de sang-froid, également découverts sur grand écran lors d’inoubliables soirées « cinéma bis ») qui est son deuxième long métrage, avec Venise comme héroïne, cité tentaculaire et morbide qui entraîne les protagonistes dans une vertigineuse descente aux enfers, jusqu’au cœur de révélations atroces. Le méconnu et inédit dans les salles françaises Chi l’ha vista morire? (« Qui l’a vue mourir ? ») est un excellent « giallo » (thriller horrifique transalpin) qui anticipe le célèbre film de Nicolas Roeg Ne vous retournez pas. La fille d’un artiste divorcé installé à Venise est retrouvée assassinée, ayant échappée à la vigilance de son père tandis que ce dernier faisait l’amour avec sa maîtresse. Dévasté par cette tragédie, l’homme mène sa propre enquête, jonchée de nouveaux meurtres, et découvre un monde de perversion et de corruption. Avec l’aide de la musique obsédante et géniale de Ennio Morricone, Lado parvient à sublimer ce drame hanté, dont l’intrigue policière tarabiscotée deviendrait presque secondaire. Moins roublard que ses collègues Dallamano et Lenzi, moins prestidigitateur qu’Argento, le débutant Lado réussit tout bonnement un film fascinant et inspiré qu’on peut prendre un plaisir malade à voir et revoir sans se lasser.

Chi l'ha vista morire?

Chi l’ha vista morire?

Samedi 22 mars à 21h
Femmes criminelles (Tokugawa onna keibatsu-shi, 1968) de Teruo Ishii
L’érotisme est une dimension importante du cinéma bis, que ce soit dans le fantastique (les décolletés rebondis des actrices anglaises de la Hammer), les bandes obsessionnelles de Jess Franco, la comédie franchouillarde ou bien sûr la sexy comédie italienne. Sans oublier l’érotisme sadomasochiste des productions japonaises parvenues au compte goutte dans les salles françaises au moment de leurs sorties, avant leur découverte tardive au gré des rétrospectives ou des éditions DVD. Au milieu des années 90 le double programme Teruo Ishii (Femmes criminelles et L’Enfer des tortures, deux de ses quatre films à être sortis en France sur les presque cent qu’il a réalisé) provoque un choc. Cinéaste prolifique et éclectique, Ishii est essentiellement connu hors du Japon pour ses films érotico horrifiques, appartenant à une sous-catégorie du « pinku eiga », le « ero guro » (« grotesque érotique ») souvent inspiré des romans et nouvelles de l’écrivain japonais Edogawa Rampo. Produit par la Toei, Femmes criminelles est l’un des sommets de l’ero guro, visuellement raffiné, d’une violence et d’un érotisme extrêmes. Le film est constitué de plusieurs histoires centrées autour du thème de la torture au Japon, sous l’ère Edo. Pour érotomanes avisés et spectateurs avertis uniquement.

Femmes criminelles

Femmes criminelles

Dimanche 23 mars à 14h30
L’Empire des fourmis géantes (Empire of the Ants, 1977) de Bert I. Gordon
Le réalisateur Bert I. Gordon, surnommé « Mister Big », est essentiellement connu par sa série de film explorant le thème du gigantisme, de King Dinosaur (1955) à L’Empire des fourmis géantes. Dans les années 70, Bert I. Gordon signe deux adaptations très libres du romancier Herbert G. Wells : L’Empire des fourmis géantes et Soudain… les monstres, produits par American International Pictures. Ces films anachroniques à l’ère des superproductions de Lucas et Spielberg illustrent une conception désuète de la science-fiction, vouée à l’extinction. Maladroits et de mauvais goût, les testaments artistiques de Gordon ne manquent pourtant pas d’attraits et sont devenus des petits classiques du bis américain. Par ses dialogues et ses situations grotesques, ses idées délirantes (les insectes colonisateurs réduisent l’humanité en esclavage), L’Empire des fourmis géantes confine à l’hystérie permanente. Joan Collins a connu des jours meilleurs, et des partenaires plus prestigieux que ces fourmis géantes en mousse.

L'Empire des fourmis géantes

L’Empire des fourmis géantes

Dimanche 23 mars à 16h30
Les Guerriers de la jungle (Jungle Warriors/Euer Weg führt durch die Hölle, 1984) de Ernst von Theumer
Was ist das ? Un film d’aventures exotiques, coproduction entre le Mexique et l’Allemagne, pourvu d’une distribution internationale pour le moins hétéroclite (Nina van Pallandt, Paul Smith, John Vernon, Alex Cord, Sybil Danning, Marjoe Gortner, Woody Strode) et d’un scénario farfelu qui rappelle un autre fleuron du cinéma bis teuton réalisé dans les années 60, Le Mort dans le filet. Un groupe de tops models et leurs accompagnants sont victimes d’un accident d’avion pendant des repérages pour une séance de photos. Les belles se retrouvent égarées dans la jungle d’Amérique du sud. Point de monstre ou d’araignée géante ici mais un baron de la drogue et son armée privée qui vont mettre aux fers les jeunes femmes, abuser d’elles, avant que ces dernières ne se révoltent contre leurs geôliers et prennent les armes. Cela finira en bain de sang. Non ce n’est pas une blague ce film existe vraiment, cocktail détonnant de sexe type « femmes en prison » et d’action violente, entre série Z européenne et cinéma d’exploitation américain, selon la magie des doubles versions. C’est sur le tournage de ce film que Dennis Hopper, alors au creux de la vague, fut arrêté par la police mexicaine, errant tout nu dans un village, complètement drogué. Viré illico par la production, il fut remplacé au pied levé par Marjoe Gortner. Si vous ne savez pas qui est Marjoe Gortner, c’est trop long à expliquer ici…

Sybil Danning dans Les Guerriers de la jungle

Sybil Danning dans Les Guerriers de la jungle

Dimanche 23 mars à 19h

Matalo! (1970) de Cesare Canevari
A côté des classiques du western italien signés Leone, Sollima, Corbucci ou Damiani il existe de nombreuses bizarreries qui n’ont plus grand chose à voir avec le genre « américain par excellence », ni même avec les réussites européennes des cinéastes cités ci-dessus. Matalo! est une aberration cinématographique de l’étrange Cesare Canevari réalisateur milanais indépendant influencé par le pop art qui évolua de l’érotisme soft (Moi, Emmanuelle) au porno swastika (Des filles pour le bourreau) et dont le Matalo! lorgne aussi du côté du fantastique gothique et du trip psychédélique. Un western sous drogues qui ferait passer Keoma d’Enzo G. Castellari pour un film de John Ford. On se demande encore pourquoi Lou Castel accepta le rôle presque muet d’un mystérieux étranger (australien?) confronté à une bande de cabotins dégénérés dans une ville fantôme. Après s’être fait humilier (scène de flagellation filmée sous tous les angles imaginables) il finira par se venger en dégainant non pas son colt mais un… boomerang lors d’un duel mémorable. Au moment de sa très discrète distribution sur le territoire italien, le film aurait provoqué la colère de ses rares spectateurs qui paraît-il cassèrent leurs sièges. On peut les excuser devant ce maelstrom d’images et de sons agressifs et incompréhensibles, tandis que Jean-François Rauger, amoureux des ruines cinématographiques, en a fait au contraire un objet d’élection, ne ratant jamais une opportunité de le projeter à la Cinémathèque… en voici une nouvelle fois la preuve.

Matalo!

Matalo!

Dimanche 23 mars à 21h
La Possédée du vice (Il dio serpente, 1970) de Piero Vivarelli
Bernard et Paola partent sur une île des Caraïbes pour tenter de donner un second souffle à leur union. Sur place, Paola découvre une divinité serpent, Djamballà, auquel elle voue très rapidement un étrange culte. Obsédée, elle voit en un homme la réincarnation du dieu et elle s’offre à lui… Un des nombreux films érotiques soft avec un cocktail de fantastique, d’exotisme de pacotille – prétexte à des scènes de sexe multiracial – et de roman photo produits à la chaîne dans l’Italie des années 70 (Joe d’Amato exploitera ce filon en en corsant les ingrédients sexuels.) La Possédée du vice fit forte impression lors de sa première projection à la Cinémathèque dans la salle : grâce à des scènes qui firent monter la température dans la salle République, grâce à sa musique « easy listening » et surtout grâce à Nadia Cassini dans son premier grand rôle, starlette à l’orée d’une longue carrière dans la sexy comédie italienne qui donne ici beaucoup de sa personne, dans un registre très sensuel mais plus dramatique que dans les œuvrettes qui suivront.

La Possédée du vice

La Possédée du vice

Cette programmation anniversaire salue également la publication de « BIS – 20 ans de programmation à la Cinémathèque française », un coffret de cinq livres limité à 500 exemplaires édité par Serious Publishing, auquel on doit déjà l’imposante encyclopédie du cinéma érotique et pornographie français. Ce coffret contient la reproduction des flyers distribués à chaque séance, rassemblés dans quatre volumes, soit plus de 400 documents recto verso. Éphémères chiffonnés dans la poche, jetés après les séances, perdus, ces flyers, prospectus ou mini programmes photocopiés en format A6 n’ont jamais eu la vocation d’être conservés. Au sein même de la Cinémathèque française, leur archivage est incomplet. Cette somme de plus de mille pages propose l’intégralité des flyers en facsimile, dans les formats d’origine, y compris les variantes (des séances ont bénéficié de deux flyers différents.)

Affiche pour le cinéma bis réalisée par Christophe Barathon dans les années 90

Affiche pour le cinéma bis réalisée par Christophe Barathon dans les années 90

A la richesse iconographique des rectos s’ajoute le contenu informatif et critique des versos, rédigés, entre autres, par Jean-François Rauger, Christophe Barathon et moi-même, programmateurs de ces séances. Avant même de travailler à la Cinémathèque française j’ai été un spectateur assidu des doubles séances bis, dès son lancement (l’hommage à Barbara Steele avec La Chambre des tortures de Roger Corman et Les Amants d’outre-tombe de Mario Caiano à la salle République.) Quelques années après avoir intégré le service programmation de la Cinémathèque sous la direction de Jean-François Rauger j’ai en effet succédé à l’ami Christophe Barathon comme responsable des soirées « cinéma bis », de 1997 à 2009, me passionnant pour l’exhumation des trésors des salles de quartier entreposés dans les collections de la Cinémathèque (vieilles copies d’exploitation dans leurs boîtes rouillées) ou la recherche de perles inédites dans les archives internationales, avant que ces bandes oubliées ne deviennent – presque – toutes progressivement disponibles en DVD puis en Blu-ray. Nous aurons quand même eu le privilège d’en découvrir un nombre respectable sur grand écran et en 35mm, dans une ambiance sympathique (mais aussi, il faut bien l’avouer, dans des copies VHS souvent de piètre qualité.)
Un cinquième volume raconte l’histoire de ces vendredis bis. Il est composé d’un texte de Jean-François Rauger et d’un long historique par Gilles Esposito (spécialiste émérite du cinéma bis, rédacteur à « Mad Movies. ») Avec des entretiens avec Jean-François Rauger, Christophe Barathon et moi-même, une présentation de Christophe Bier, une chronologie détaillée des programmations, des index. Nostalgie, nostalgie…

Coffret à réserver sur http://www.serious-publishing.fr, la soirée du vendredi 21 mars à la Cinémathèque sera accompagnée d’une séance de dédicace de l’ouvrage, en présence des auteurs.

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