Olivier Père

Un flic de Jean-Pierre Melville

ARTE diffuse ce soir à 20h50 Un flic (1972), le dernier film réalisé par Jean-Pierre Melville un an avant sa disparition, et son troisième avec Alain Delon qu’il avait filmé pour la première fois dans Le Samouraï en 1967.

Avec Le Cercle rouge et surtout Un flic Jean-Pierre Melville amplifie jusqu’à la folie cette approche fantasmatique et fétichiste du cinéma, sa fascination pour les stars masculines, et pour Alain Delon (photo en tête de texte) en particulier. Car ces trois films sont aussi des écrins amoureux pour l’icône Delon, silhouette frigide et opaque obsédée par la mort.

Alain Delon et Catherine Deneuve

Alain Delon et Catherine Deneuve

Au moment de sa sortie le génial Un flic dérouta le public et la critique car Melville y succombe sans frein aucun aux sirènes de l’abstraction, à un degré jamais atteint au cinéma y compris dans ses films policiers précédents. Le ton est donné dès la séquence inaugurale, un hold up silencieux dans le cadre insolite d’une banque en bord de mer, dans un paysage à l’architecture géométrique toute en lignes de fuite, désert et balayé par le vent et la pluie, avec une lumière bleue métallique dans laquelle baignera tout le métrage. Les acteurs ne sont plus que des silhouettes désincarnées, masquées, fantomatiques, Melville ne cherche même pas à camoufler les artifices des décors en studios, la fausseté des maquettes de train et d’hélicoptère lors d’une scène d’action. Au contraire il les exagère et les magnifie, à l’instar d’un autre grand formaliste français qui venait de reconstruire une ville entière pour les besoins de son chef-d’œuvre Playtime, Jacques Tati.

la scène d'ouverture du film

la scène d’ouverture du film

l'attaque de la banque au début du film

l’attaque de la banque au début du film

Le scénario d’Un flic n’est qu’un prétexte pour mettre en scène plusieurs niveaux de jeux de miroirs. Un flic (Alain Delon) et son ami gangster (Richard Crenna) jouent au chat et à la souris et se partagent les faveurs d’une beauté blonde – Catherine Deneuve, ange de la mort qui traverse le film comme une image glacée, loin des enjeux émotionnels de ce film d’hommes. Le sujet d’Un flic, c’est en effet Melville – et à travers lui les autres acteurs du film – qui regarde Delon, policier solitaire qui traverse le Paris nocturne tel un somnambule, de décors de boîtes de nuit en décors de commissariat, aussi stylisés les uns que les autres. Dans Le Samouraï on remarquait l’androgynie des deux personnages féminins du film : la chanteuse métisse aux cheveux courts et Nathalie Delon, double d’Alain en effet. Dans Un flic Melville ira plus loin vers cette ambigüité sexuelle qui n’en est plus vraiment une : la prostituée blonde indicatrice de police qui renseigne amoureusement Delon, traitée avec tendresse puis violemment rudoyée par ce dernier, est un travesti… Révélation troublante, à peine esquissée. Un ange passe, un masque tombe.

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3 commentaires

  1. OnlyLover dit :

    Melville, ce Hitchcock français, chorégraphie de sublimes slow avec la mort. Delon a-t-il été mieux filmé ? Peut-être pas…

  2. Jean-Pascal Mattei dit :

    Un grand film d’adieu (au monde, au cinéma, à Delon) ; un grand film méta (miroirs au plafond, trompe-l’œil, perspectives peintes, maquettes, générique en forme de pellicule) ; un grand film figuratif (les grues et la mer, espaces atlantique ou parisien après la fin du monde, maison en ruines/architecture moderne du commissariat) ; un grand film muet (le dialogue exsangue réduit à un « aboli bibelot d’inanité sonore », car tout se dit dans le silence éloquent des regards) ; un grand film lyrique (écoutez la belle complainte des regrets ci-après) ; un grand film abstrait (« J’ai horreur de faire du réalisme » déclare Melville ci-dessous), un grand film sur la disparition du corps et l’avènement de la pornographie, genre jugé puéril par le réalisateur (1972 : « Gorge profonde ») ; un grand film pirandellien (personnages automates et routiniers réduits à des personæ, des postures, des panoplies) ; un grand film sans soleil (ailleurs que dans un autoportrait flamboyant de van Gogh) mais pas sans cœur, brûlant sous la glace du hiératisme (comme chez Laclos ou Ballard/Cronenberg) ; un grand film de son époque et de la crise à venir en 74 (ironie du banquier licencié qui attaque une banque) ; un grand film sur la sexualité impossible (homo/hétéro/bi, peu importe) ; un grand film sur la mort (Catherine Deneuve, ange noir exterminateur, truands croque-morts, tunnels ferroviaires ou de métro qui ne mènent qu’aux Enfers, avec la Seine en Léthé, cadavre féminin regardé en face) ; un grand film apaisé (douceur du geste de Coleman couchant le suicidé, aube froide et malade qui n’apporte plus rien, enfin, sinon une autre affaire, cela et « rien d’autre ») ; un grand film sur la dérision (des actes, des projets, des rêves sudistes, paradis artificiels également rêvés par Carlito Brigante) et l’ambiguïté (des êtres, des sentiments, des amitiés trahies), sous le patronage apocryphe de Vidocq ; un grand film sur l’échec (tradition hustonienne oblige) et l’immobilité (stase du récit découpé en quatre blocs narratifs qui s’annulent les uns les autres) ; un grand film sur l’étrange et mortifère beauté de la France des années 70 (dix ans après l’apocalypse tranquille d’une éclipse chez Antonioni, et au détour d’un plan en plongée sur une voiture emprunté au Franju des « Yeux sans visage ») ; un grand film d’évasion métaphysique ratée (idem chez Becker creusant aussi sa tombe avec son dernier film, moins optimiste qu’un Bresson où le condamné à mourir parvient à s’échapper) ; un grand film behavioriste qui définit ses silhouettes par leurs comportements (cf. Friedkin in « French Connection », avec une scène de bar identique, où le son diégétique s’efface devant le lamento de la musique off, et dans « Police fédérale Los Angeles », avec son convoi funèbre fléché à l’ouverture) ; un grand film sur les apparences (scène stupéfiante du bistrot dont tous les clients ‘innocents’ se révèlent des policiers, travesti interprété par une véritable femme) ; un grand film sur la modernité paranoïaque d’hier et d’aujourd’hui (écoutes orwelliennes pour repérer Simon) ; un grand film sur la fatigue existentielle dont trois protagonistes portent des noms d’apôtres ; un grand film sur la défaite avec un épilogue jouxtant l’Arc de triomphe, au goût de cendres des studios de la rue Jenner ; un grand film non plus sur l’armée des ombres mais celles des « morts anonymes », sur deux hommes dans la ville, sur des samouraïs pas très gay (superbe regard désespéré de Delon à Crenna dans son club avant la révélation du complice) ; un grand film désaturé, en couleurs et en noir et blanc, avec seulement quelques points lumineux (enseignes, feu rouge, vitre à la Mondrian) ; un film testamentaire sur un téléphone qui continue à sonner mais que l’on décroche trop tard, ou plus du tout (qui dit « Il était une fois en Amérique » ?) ; un grand film d’amour pour un genre, un acteur (ultime plan sur le masque impénétrable, littéralement et symboliquement, du policier/comédien/personnage public), une vision du monde – oui, « Un flic » s’avère tout cela, et beaucoup plus encore. Melville filme son théâtre d’ombres et son train électrique en tirant sa révérence, en Stetson et lunettes noires, personnage de cinéma évanoui puis retrouvé, comme pour éviter les embruns qui, finalement, à chaque matin du monde, finiront aussi par nous emporter tous.

    https://www.youtube.com/wat

    https://www.youtube.com/wat

  3. Yannick dit :

    Pour ceux qui aiment Un Flic et que l’oeuvre de Melville passionne, je vous convie à l’exploration de mon projet « Melville, Delon & Co » en prévision de l’anniversaire de ses 100 ans en 2017 : http://melvilledelon.blogsp
    Retour sur l’univers du cinéaste avec photos, objets et images diverses …
    Et n’hésitez pas à cliquer sur les onglets pour lire, par exemple, le texte sur le projet.
    Bonne découverte à tous.

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