Olivier Père

Fog : entretien avec John Carpenter

ARTE diffuse lundi 20 janvier à 22h20 Fog (The Fog, 1980, photo en tête de texte) de John Carpenter. En attendant de revoir ce très beau film fantastique par l’un des maîtres du genre, nous avons posé cinq questions sur Fog à son auteur complet John Carpenter, dont l’œuvre continue de hanter l’imaginaire et les souvenirs de plusieurs générations de cinéphiles.

John Carpenter Vous avez fréquemment cité le film de science-fiction anglais The Crawling Eye ( titre américain de The Trollenberg Terror, 1958) comme une source d’inspiration pour Fog, mais ne peut-on pas voir également dans votre film des points communs avec l’art de la suggestion de Jacques Tourneur (La Féline, The Leopard Man, Vaudou…) ? L’attaque de la vieille église à la fin de Fog m’a fait penser à une séquence similaire dans Quand les tambours s’arrêteront (Apache Drums, 1951) un western d’Hugo Fregonese produit par Val Lewton et qui possède une atmosphère nocturne et claustrophobe proche d’un film d’horreur. Connaissez-vous ce film et avez-vous été influencé par les productions Val Lewton pour Fog et vos autres longs métrages ?

D’abord je dois dire que j’aime beaucoup Jacques Tourneur, et en particulier Rendez-vous avec la peur (Curse of the Demon, 1957.) Ensuite, je dois avouer que je ne suis pas un grand admirateur de Val Lewton, même si j’ai réutilisé en la modifiant la scène du « Lewton-bus » (John Carpenter fait allusion à l’entrée soudaine et imprévue dans le champ d’un autobus à la fin d’une séquence d’angoisse dans La Féline, provoquant la frayeur du spectateur, ndr.) Quand vous voyez The Crawling Eye, vous constatez que lorsque les nuages approchent, des choses terribles se produisent. Dans Fog, quand le brouillard arrive, des choses terribles se produisent. J’apprécie le rapprochement avec Quand les tambours s’arrêteront, qui est à mon avis un western très sous-estimé. En y réfléchissant bien, je ne suis pas sûr que Fog soit si suggestif que cela. Les films d’horreur produits par Val Lewton étaient parfois suggestifs jusqu’à l’anémie.

L’apparition du brouillard phosphorescent donne un résultat magnifique à l’écran. Comment avez-vous créé cet effet spécial ?

Nous avons placé des lumières à l’intérieur de fumigènes, ce fut très compliqué à mettre en place.

Fog n’est pas à film à gros budget mais il est visuellement très spectaculaire, notamment grâce à votre utilisation du 2.35: 1. Tous vos films ont été réalisés dans ce format…

Je suis tombé amoureux très jeune du format large anamorphosé. Quand j’étais à l’école de cinéma j’ai vu un film d’étudiant tourné dans ce format qui s’appelait Cold Sun et dont le directeur de la photographie était Dean Cundey. En février prochain je vais faire un discours en l’honneur de Dean lors de la remise d’un prix pour l’ensemble de son œuvre à l’ASC (American Society of Cinematographers, ndr.) C’est un maître de l’image. Nous avons fait cinq films ensemble (La Nuit des masques, Fog, New York 1997, The Thing, Les Aventures de Jack Burton dans les griffes du mandarin, nrd.) Notre collaboration a beaucoup compté pour moi.

Fog raconte comment une petite ville américaine a prospéré en commettant un vol, un meurtre collectif et une trahison. Vous abordez les thèmes de la culpabilité, du mensonge et de la vengeance, mais d’une manière plus générale ne vouliez-vous pas aussi exprimer vos sentiments ambivalents envers la civilisation américaine et le capitalisme, ainsi que votre méfiance instinctive envers toute forme de communauté ?

Un peu des deux. L’histoire de Fog s’inspire d’un incident réellement survenu à Goleta, en Californie, au XVIIIème siècle. J’ai juste rajouté les lépreux.

ARTE diffuse La Rivière rouge (Red River, 1949) de Howard Hawks lundi 20 janvier à 20h50, juste avant Fog. Une belle programmation quand on connaît votre amour pour les films de Hawks. La phrase « observez le brouillard » à la fin de Fog est un clin d’œil à la conclusion de La Chose d’un autre monde (The Thing from Another World, 1951) de Howard Hawks et Christian Nyby « Surveillez le ciel », n’est-ce pas ?

Absolument, et je l’ai fait sans aucune vergogne !

John Carpenter fait une apparition (non créditée) au début de son film Fog

John Carpenter fait une apparition (non créditée) au début de son film Fog.

Propos recueillis le 16 décembre 2013. Remerciements à John Carpenter. Nous reviendrons sur Fog à l’occasion de sa diffusion lundi.

 

 

Catégories : Rencontres · Sur ARTE

4 commentaires

  1. ballantrae dit :

    Formidable consécration d’un maître du genre qui représenta sûrement avec David Cronenberg le meilleur et le plus novateur dans le genre fantastique à la fin des 70′, durant les 80′.
    Il est sûrement le plus pur représentant du genre dans la mesure où il n’a pas été tenté comme son homologue de Toronto par un glissement vers l’abstraction, vers une réflexion théorique et métaphorique.
    Même In the mouth of madness et ses vertigineuses mises en abime demeure avant tout un film fantastique.
    Fog est l’un des beaux films de Carpenter ,qui plus est un film qui participe du mouvement ascendant du cinéaste vers la reconnaissance (Assaut-Halloween-Fog- NY 1997) avant l’accueil aussi inattendu qu’injuste que reçut ce qui demeure son plus complexe et plus parfait opus The thing.
    L’Amérique reaganienne du début des 80′ ne pouvait accepter cet apologue très concret sur la paranoia et sur la réification de l’humain.
    Big john commençait son chemin de croix entre projets de prestige marchant sur les traces de Spielberg ( Starman/ET, Jack Burton/Indiana jones) et projets à petits budgets explosifs (They live, Prince of darkness).
    Il y aura bien l’embellie du début des 90′ avec l’enchaînement In the mouth/ village of the damned/Vampires et ds une moindre mesure Ghosts of Mars (qui mérite une réhabilitation ne serait ce que pour sa réjouissante relecture des topoi hawksiens fort justement soulignée par vos soins ci dessus) mais après SILENCE jusqu’à son bien triste et désincarné opus récent…

    • olivierpere dit :

      Il est bien triste en effet que la carrière de Carpenter se soit retrouvée au point mort de manière trop prématurée. Il vient de fêter ses 65 ans ces jours-ci, ce qui est jeune pour un cinéaste, alors qu’il n’a pratiquement rien tourné depuis plus de dix ans, mis à part « Ghosts of Mars » et « The Wards » qui ne sont pas ses meilleurs films (euphémisme) et un épisode ou deux de la série « Masters of Horror ». C’est vrai qu’entre « Asssaut » et « The Thing », bien au contraire, il était au sommet de sa forme, et « Fog » compte parmi ses grandes réussites. Je vais revoir « Dark Star », son premier long métrage, qui vient d’être édité en Blu-ray par Carlotta…

  2. Jean-Pascal Mattei dit :

    Dans un récent numéro de « Sofilm », Carpenter confessait l’impact de l’infanticide d’ « Assaut » sur sa filmographie (et en dehors). Une question tout aussi personnelle à lui poser prochainement, qui sait, par vos soins : à quoi pensait-il exactement en évoquant naguère, dans les « Cahiers du cinéma », sa juvénile rencontre avec le Mal, sans en dire plus par égard pour ses parents ?
    À l’époque de « La Mouche », Cronenberg, pourtant peu coupable de posséder « une mentalité de concierge » (Mocky à propos de Michel Ciment) affirmait que Carpenter « faisait du cinéma pour faire du cinéma »…

    • olivierpere dit :

      Je ne me souviens plus de cet entretien, mais la question mériterait d’être posée en effet. J’admire les films de Cronenberg mais ce dernier a rarement été tendre ou généreux avec les films de ses collègues (voir sa récente descente en flammes de « Shining » de Kubrick), mauvaise habitude qu’il partage avec Brian De Palma…

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