Olivier Père

Nymphomaniac – volume 1 de Lars von Trier

Présenté par son auteur comme la vie d’une nymphomane de sa naissance jusqu’à l’âge de 50 ans, le nouveau film de Lars von Trier est bien ça et autre chose. Nymphomaniac tient ses promesses mais déjoue aussi les attentes des spectateurs non avertis et pourrait paraître déceptif voire décevant pour tous ceux qui espéraient découvrir une saga pornographique ou même érotique. Dans l’intitulé « la vie d’une nymphomane », parfaitement représentatif des arguments à la fois provocateurs et publicitaires de Lars von Trier, c’est pourtant le mot « vie » qui est le plus important, et cette assertion se vérifie dès la vision de la première partie du film, sortie le 1er janvier en France et distribuée par Les Films du Losange (c’est une coproduction Zentropa/Slot Machine/Heimatfilm/ARTE France Cinéma.) L’ambition du cinéaste est belle et bien de raconter la vie d’une femme, héroïne paradoxale qui va à la fois s’accomplir et se détruire grâce au sexe, son sexe, et au pouvoir qu’il lui confère. Pouvoir qui pourra aussi se transformer en malédiction et en chemin de croix, fidèle en cela à l’approche doloriste de Lars von Trier chez qui les névroses et les désirs physiques sont toujours chargés du poids de la culpabilité et du péché judéo-chrétien.

et Stacy Martin

Felicity Gilbert, Shia LaBeouf et Stacy Martin (Joe 2)

Lars von Trier, au-delà des controverses qui entourent ses derniers films – et Nymphomaniac n’a bien sûr pas dérogé à la règle – et de leurs thématiques immuables est un formidable inventeur de formes, en perpétuelle recherche d’inventions narratives et stylistiques. Si ses films sont tous des explorations de la psyché humaine – et plus précisément féminine, depuis plusieurs longs métrages – Lars von Trier se plaît à expérimenter à chaque nouvelle aventure des genres inattendus (du mélodrame au film d’horreur, de la science-fiction à la sexy comédie) et des formes extrêmement différentes, et parfois inédites, souvent en rupture avec le titre précédent.
C’est le cas de Nymphomaniac qui rompt volontairement avec la grande forme opératique et wagnérienne de Melancholia pour proposer un récit fragmenté en forme de mosaïque visuelle, qui épouse parfaitement son sujet. Joe accumule les aventures sexuelles avec une multitude d’hommes qui ne finissent, comme elle l’avoue elle-même, par ne faire qu’un. Davantage obsédé par la numérologie que le sexe, le film de Lars von Trier existe en deux versions (expurgée et intégrale), il est découpé en deux parties, elles-mêmes segmentées en chapitres, son héroïne est interprétée par trois actrices à trois âges de sa vie, qui n’ont presque aucune ressemblance physique… et pourtant il s’agit d’une œuvre unique qui ne perd pas de vue son sujet – la connaissance de soi – et ses deux protagonistes, l’androgyne et nymphomane Joe (Charlotte Gainsbourg/Stacy Martin) et le vieil ermite sage et vierge Seligman (Stellan Skarsgård.)

Charlotte Gainsbourg et

Charlotte Gainsbourg (Joe 3) et Stellan Skarsgard

Le dialogue entre les deux personnages, constitué de nombreux allers et retours pendants les différents chapitres de la vie de Joe – presque tous traités dans un style et un ton différents, de la comédie au cauchemar évoque bien entendu une tradition française de la littérature libertine et philosophique, où les mots donnent naissance à des idées mais aussi des images, stimulent l’imagination comme l’excitation. C’est la dimension sadienne du film. La littérature et la musique sont plus que jamais les sources principales d’inspiration du cinéaste, qui réussit aussi à trouver des équivalences visuelles aux digressions narratives et sensitives des grands romanciers modernes du XXème siècle. Lorsque des images mentales, des souvenirs ou des sensations évoqués par Joe et Seligman sont illustrés par des inserts ou des plans d’archives, Lars von Trier parvient à créer des sortes de greffes entre l’écriture littéraire et celle cinématographique. Lors d’une brève rencontre sur le tournage de son film dans les studios de Cologne, Lars von Trier évoqua spontanément « La Montage magique » et « À la recherche du temps perdu » comme ses principales références lors de la conception de Nymphomaniac. On est décidément loin du porno soft arty et racoleur attendu – redouté – par certains et que Nymphomaniac ne veut – ne peut – pas être.
Bourré d’idées, truffé de trouvailles visuelles, négociant avec virtuosité le grand écart entre la bouffonnerie, l’humour et le tragique, la satire sociale et le psychodrame, Nymphomaniac questionne le médium cinéma en le confrontant aux autres disciplines artistiques, toujours au-delà du bon ou du mauvais goût (tant mieux), de la morale et de la bienséance, y compris dans sa manipulation des images et l’obtention d’un surcroit de réalisme par l’intermédiaire des trucages numériques perfectionnés. On veut bien sûr parler des fameuses – mais pas si nombreuses – scènes pornographiques qui furent effectuées par des acteurs de films X servant de doublures aux vedettes du film, dont le visage fut ensuite associé au corps en action de professionnels du sexe. Le résultat, invisible à l’écran, procure effectivement l’illusion pour le spectateur que Charlotte Gainsbourg (pour ne citer qu’elle) s’est livrée à des actes de débauche ou de masochisme extrêmes (surtout dans le « volume 2 » qui sort le 29 janvier, beaucoup plus sombre, dépressif et violent.) C’est la société française BUF, très active sur des grosses productions hollywoodiennes comme des films d’auteurs français qui s’acquitta de cette tache délicate, confrontée à de nombreuses difficultés parmi lesquelles la nécessité d’ajouter des poils numériques à des acteurs et actrices pornographiques complètement épilés selon la mode dans l’industrie du X. Plusieurs films contemporains ont déjà eu recours aux trucages pour obtenir une forme hyperréaliste trafiquée, Lars von Trier use de ce stratagème pour filmer des scènes sexuelles qui n’en sont que plus crues et anti érotiques. La chair, numérique ou pas, a beau être triste, Nymphomaniac n’est pas un objet théorique et froid, mais une création cinématographique qui ne cesse de solliciter nos émotions et notre intelligence, dans un maelstrom d’images et de mots qui convoque idéologies, religions, psychanalyse et philosophie pour dresser le portrait d’une femme en quête de soi et de liberté. Même les détracteurs du cinéaste pourront une nouvelle fois constater sa faculté à révéler mais aussi à diriger admirablement des comédiens d’horizons divers, vieilles connaissances ou nouveaux venus inattendus (Christian Slater dans le rôle émouvant du père de Joe), avec une mention spéciale pour la débutante Stacy Martin (Joe jeune) dont c’est la première apparition à l’écran et qui est très impressionnante.

(Joe 1) et Christian Slater

Maya Arsovic (Joe 1) et Christian Slater

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