Olivier Père

Les Contrebandiers de Moonfleet de Fritz Lang

Le distributeur Action Cinémas/Théâtre du Temple a la bonne idée de rééditer en salles et en copies 35mm neuves s’il vous plaît ce chef-d’œuvre de la période hollywoodienne de Fritz Lang, le mercredi 25 décembre. Magnifique cadeau de Noël. Les Contrebandiers de Moonfleet (Moonfleet, 1955) est en effet un film de chevet qu’on a envie d’offrir aux autres, un film de passeur sur le passage. Un essai posthume de Serge Daney s’intitule d’ailleurs « L’exercice a été profitable, Monsieur », en référence à une phrase énoncée dans le film. Pour la cinéphilie française, « Moonfleet » sonne comme un mot de passe. C’est par exemple le film que va voir le personnage interprété par Lou Castel dans Les Enfants du placard (1977) deuxième long métrage de Benoit Jacquot (dont l’histoire entretient d’autres correspondances avec le film de Lang) tandis que le regretté Jean-Claude Biette parlait de Beauté volée (1996) de Bernardo Bertolucci comme d’un remake secret des Contrebandiers de Moonfleet. Admirateur du Lang américain, le groupe des mac-mahonniens distribua le film en contrebande en France cinq ans après sa sortie aux Etats-Unis et milita pour sa reconnaissance critique alors qu’il ne s’agissait pour Hollywood qu’un produit de série, réalisé dans les studios de la MGM. Le principal intéressé n’y croyait pas beaucoup non plus. Lang a souvent parlé de ce film, dernier avatar des aventures historiques tournées par Stewart Granger, comme d’une simple commande acceptée par esprit de revanche. Granger y interprète Jeremy Fox, un contrebandier qui recueille malgré lui John Mohune, un jeune orphelin, bientôt mêlé aux affaires louches de ce père de substitution, mauvais et malhonnête mais admiré. Le film est en Cinemascope, format inhabituel dans l’œuvre de Lang qui prétendit le détester, tout juste bon, comme il l’affirme dans Le Mépris, à filmer les serpents et les enterrements. Lang dénigra aussi le dénouement, happy end imposé par les studios qui vient s’ajouter à la conclusion voulue par Lang, plus pessimiste. Il n’empêche que pour plusieurs générations de cinéphiles, Les Contrebandiers de Moonfleet est le film d’un esthète et d’un moraliste, un des sommets de la carrière de Lang. Un film à costumes peut paraître incongru dans la filmographie d’un cinéaste si peu concerné par les effets décoratifs, mais cette histoire de faux fantômes cachés dans un cimetière sur une lande reconstituée en studio n’est pas sans rappeler le romantisme noir d’un de ses grands films muets allemands, Les Trois Lumières. L’écran large honni par Lang ne l’empêche pas de composer des plans rigoureux et élégants à la picturalité discrète. Quant au récit d’apprentissage dans lequel un garçon est confronté à la violence et la mort, il confirme le regard implacable de Lang sur l’humanité. Le cinéaste a transformé cette série B en chef-d’œuvre sur la fin de l’enfance et l’entrée dans le monde des adultes. Donc, forcément, un film qui parle aux cinéphiles…

 

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