Olivier Père

Touchez pas au grisbi de Jacques Becker

ARTE diffuse ce soir Touchez pas au grisbi (1954) de Jacques Becker à 20h50. Max et Riton, deux truands amis de longue date, organisent un hold-up qui réussit parfaitement, mais Riton commet l’imprudence d’en parler à sa jeune maîtresse et Max devra une fois de plus voler au secours de son ami. Après Falbalas, Edouard et Caroline, Casque d’or et avant Le Trou Jacques Becker signe un nouveau chef-d’œuvre avec Touchez pas au grisbi prototype du film policier français dont le succès engendrera de nombreuses déclinaisons toujours populaires dans les années 50 et 60. Superbe interprétation de Jean Gabin dans son meilleur film d’après-guerre avec French Cancan. Touchez pas au grisbi marque la renaissance de la gloire de l’acteur dans le cœur des Français et dans les cimes du box office après une décennie d’éclipse causée par son départ à Hollywood et son engagement dans les Forces françaises libres. Rentré au pays en 1946 il avait peiné à renouer avec le succès et à retrouver des rôles à sa mesure après les grands films des années 30 signés Renoir, Duvivier, Grémillon, Carné… Le triomphe de Touchez pas au grisbi installera pour longtemps Gabin dans des rôles de gangsters vieillissants, qu’ils soient repentis, chefs de bande ou confrontés à une nouvelle génération de voyous et aux nouvelles règles du milieu.

Lino Ventura, Jean Gabin et Jeanne Moreau

Lino Ventura, Jean Gabin et Jeanne Moreau

Mais le film de Becker n’est pas un simple véhicule pour la plus grande star française. Touchez pas au grisbi illustre à la perfection les thèmes et les ambiances du film noir mais se révèle aussi une très émouvante méditation sur la vieillesse, la fatigue, la solitude et l’amitié, et permet la comparaison entre Becker et Hawks : contrairement aux nombreux films qu’il va inspirer Touchez pas au grisbi ne se complait pas dans le folklore de la pègre parisienne. Becker ne s’intéresse pas au pittoresque, limite autant qu’il peut les dialogues et l’action, mais enregistre avec sobriété des tranches de vie, des petits détails quotidiens, s’absente de l’efficacité du récit pour accorder davantage d’importance aux personnages et aux acteurs qui les incarnent.

P.S. : toute première apparition à l’écran de Lino Ventura, ancien lutteur reconverti avec beaucoup de naturel dans le métier d’acteur.

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3 commentaires

  1. Jean-Pascal Mattei dit :

    Gifle mémorable donnée par Gabin (primé par la Mostra) à Jeanne Moreau ! N’oublions pas “La Traversée de Paris”, “Voici le temps des assassins” et le méconnu “Des gens sans importance”. Daniel Gélin se désista, comme plus tard Gabin pour “Les Tontons flingueurs”, lui aussi tiré de la trilogie de Simonin (et parodiant ce que les Américains appellent “film noir”). Becker signa les excellents titres que vous mentionnez, s’égara une fois, une seule, vers l’exotisme (son “Ali Baba”, qui résonne avec le diptyque indien de Lang ou “Le Voleur de Bagad” de Korda, Powell et consorts), mais réalisa aussi d’intéressantes biographies “réelle” (Modigliani) ou imaginaire (Lupin). Avec “Le Trou”, il semblait sur le point de trouver quelque chose (sans jeu de mots) de vraiment nouveau, une nouvelle manière à la Bresson (encore 1960, grand cru au cinéma !) Gabin acceptera finalement de tourner avec Lautner “Le Pacha”, dirigé par un cinéaste précis et sympathique dont je garde un bon souvenir des “Seins de glace” d’après Matheson, et dont j’aimerais découvrir “La Route de Salina”, avec Mimsy Farmer et Rita Hayworth à Lanzarote, l’un des films préférés de Tarantino – un mot sur celui dans lequel Aurélie Fillipetti, jamais avare d’hommages définitifs, voit “un auteur de films rassembleurs” ?

    • olivierpere dit :

      Je n’oublie pas “La Traversée de Paris”, “Voici le temps des assassins”, l’excellent “Des gens sans importance” que je viens de découvrir et aussi “Razzia sur la chnouf” que je viens de revoir. “Le Trou” est un chef-d’oeuvre ! J’avoue ne pas être un grand spécialiste ni un grand amateur des comédies de Lautner, même si ce sympathique faiseur a réalisé des films intéressants au début de sa carrière : dans le registre du burlesque, “des pissenlits par la racine”, un de Funès très original (on est pas très loin de Mocky), la série des “Monocle” tentatives de parodies d’humour noir assez savoureuses… N’oublions pas que Lautner avait commencé sa carrière avec des drames. Jean-Michel Frodon parle sur son blog d'”Arrêtez les tambours” (1961) un film très audacieux sur la Résistance que je ne connaissais pas et que j’ai très envie de découvrir. Je me souviens du “Septième Juré” avec Bernard Blier comme un film d’une noirceur exceptionnelle, sur un climat de délation et de lâcheté ordinaire dans un petit village français, qui ferait passer Clouzot pour un humaniste optimiste et bienveillant ! Un film à revoir !

      J’ai vu “La Route de Salina”, curiosité plus qu’étrange avec la musique de Christophe et une Rita Hayworth déclinante… Dommage que l’échec du film n’ait pas encouragé Lautner à continuer dans une voie plus singulière…

    • olivierpere dit :

      J’en profite pour signaler que “Casque d’or” de Jacques Becker sera diffusé sur ARTE au début de l’année prochaine.

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