Olivier Père

Enfants de salauds de André De Toth

Sidonis propose en DVD à la vente Enfants de salauds (Play Dirty, 1968) film de guerre assez méconnu mais apprécié des cinéphiles. Cette histoire de commando ne cache pas sa dette envers Les Douze Salopards (rien que le titre français et américain) dont le succès mondial engendra une longue série de décalques des deux côtés de l’Atlantique. Enfants de salauds participe donc à cette mode belliciste avec un scénario et des personnages comparables à ceux du chef-d’œuvre anarchisant de Robert Aldrich sorti un an plus tôt, même si le décor et la nationalité des protagonistes ont changé (le film est une production britannique.)

En Libye pendant la Seconde Guerre mondiale, les pertes humaines et les dégâts matériels sont considérables. Le général Blore (Harry Andrews) donne l’ordre au colonel Masters (Nigel Green) de faire sauter un dépôt de carburant allemand dans le Sahara. Le sabotage est confié au capitaine Douglas (Michael Caine, photo en tête de texte) et au mercenaire Leech (Nigel Davenport) qui recrutent une bande de criminels, considérés comme seules pertes acceptables pour cette mission suicide. L’aventure est incertaine, rien ne se passera comme prévu, avec son cortège de massacres et d’atrocités. Comme le voleur de Georges Darien, les soldats de fortune savent que la guerre est un sale boulot, alors autant le faire salement. Leech parvient pourtant à dégoûter Douglas en abattant des hommes par surprise. « You play dirty captain » est la phrase qui donne son titre au film, et elle le résume parfaitement.

Michael Caine et Nigel Davenport

Michael Caine et Nigel Davenport

Si le film ne brille pas par l’originalité de son contexte, il se distingue de la production courante par de nombreux détails surprenants (le couple de hors-la-loi homosexuels) ou choquants (la dernière scène dont on vous réserve la surprise), une confusion générale où les uniformes se valent, un nihilisme assez radical et un regard extrêmement négatif sur la guerre et l’armée. A croire que les dunes d’Almeria en Espagne où furent tourné Enfants de salauds et de nombreux westerns italiens étaient une incitation à la violence et au cynisme depuis le passage de Sergio Leone. La conception d’Enfants de Salauds fut pour le moins chaotique puisque René Clément abandonna le projet en cours de route, remplacé par André De Toth, et Richard Harris fidèle à sa réputation de forte tête quitta le tournage permettant ainsi à Nigel Davenport d’occuper le haut de l’affiche avec Michael Caine. On comprend ce qui a pu attirer Clément, à la recherche de projets internationaux après le triomphe de Plein Soleil dans ce récit guerrier aux confins de l’absurde et d’une férocité extraordinaire envers le commandement militaire, ses ordres cruels et son mépris envers la vie humaine. André De Toth était un excellent cinéaste hollywoodien d’origine hongroise, à qui l’on doit plusieurs classiques du western et du film noir, mais aussi une belle version de L’Homme au masque de cire en 3D. Sa fin de carrière fut moins glorieuse, avec un passage par la télévision et des tournages alimentaires à Cinecittà (films de pirates ou péplums souvent supervisés par Riccardo Freda) et la direction de la seconde équipe de Lawrence d’Arabie ou Superman de Richard Donner sans même être crédité au générique !

Nous avions croisé De Toth dans la salle République de la Cinémathèque française lors d’un petit hommage qui lui avait été consacré dans les années 90. Ce borgne haut en couleurs clamait son admiration pour les chroniques mafieuses de Scorsese « qui sentaient l’ail ». Scorsese le lui rendait bien en vouant – comme Melville – un culte cinéphilique à plusieurs de ses films : Chasse au gang et La Chevauchée des bannis bien sûr, mais aussi Enfants de salauds qu’il avait contribué à réhabiliter (nous avons aussi un faible pour La Rivière de nos amours avec Kirk Douglas et Elsa Martinelli.)

Ironie du sort pour un excellent cinéaste américain devenu mercenaire au service de producteurs européens que de conclure sa filmographie avec une commande sur des antihéros sacrifiés, sans illusion et sans morale. Mais le talent de De Toth est intact, il s’acquitte de sa mission avec panache et lui apporte sa touche personnelle, notamment en participant au scénario. Enfants de salauds est le baroud d’honneur d’un cinéaste pour qui l’aventure n’était pas un vain mot.

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