Olivier Père

La ricotta de Pier Paolo Pasolini

Autour de minuit sur ARTE, dans le cadre de « Court Circuit » et à l’occasion de l’exposition rétrospective « Pasolini Roma » à la Cinémathèque française on pourra revoir La ricotta de Pier Paolo Pasolini. Ce moyen métrage réalisé par le cinéaste italien en 1963 faisait initialement partie d’un film collectif, RoGoPaG, produit par Alfredo Bini. Dans les années 60 en Italie c’était la mode des films à sketches et Bini avait eu l’idée de réunir Robert Rosselini (Ro), Jean-Luc Godard (Go), Pier Paolo Pasolini (Pa) et le moins célèbre Ugo Gregoretti (G) dans un film à épisodes parlant de la société de consommation moderne. Les petits films de ses collègues ne laisseront aucune trace, et RoGoPaG serait immédiatement tombé dans l’oubli si le segment La ricotta (« le fromage blanc ») de Pasolini n’était un pur chef-d’œuvre qui déclencha un énorme scandale, accusé « d’insulte à la religion d’état » et qui vaudra à Pasolini l’un des nombreux procès et condamnations qui parsèmeront sa vie d’artiste et d’intellectuel. Scandale plus scandaleux que le film lui-même, mais qui en dit long sur les forces réactionnaires, les mentalités hypocrites et le pouvoir du Vatican dans l’Italie du boom économique. Alberto Moravia dira : « L’accusation était celle d’insulte à la religion. Beaucoup plus juste aurait été d’accuser le réalisateur d’avoir insulté les valeurs de la petite et moyenne bourgeoisie italienne. » En 1963 Pasolini n’a encore mis en scène que deux longs métrages, Accattone et Mamma Roma, mais ils ont obtenu un très grand retentissement. Pasolini a déjà l’idée de consacrer un film à la vie du Christ – ce sera L’Evangile selon Saint Matthieu, tourné en 1964, mais entretemps il écrit La ricotta sur le tournage de Mamma Roma : l’histoire d’un film dans le film, qui mêle réflexion sur le cinéma, références picturales et transposition de la passion du Christ, sur un mode trivial, à travers le destin tragique d’un crève-la-faim des faubourgs de Rome engagé comme figurant. Ce pauvre hère engagé pour jouer l’un des larrons crucifiés aux côtés du Christ donne son panier repas à sa famille miséreuse. A l’issue d’épisodes tragi-comiques pour glaner un peu de nourriture, il s’empiffre de ricotta sous les rires moqueurs de l’équipe et meurt d’indigestion sur la croix. Pour Pasolini, seuls le sous-prolétariat est encore digne de partager le martyr du Christ. Son film est certes provocateur mais il n’est pas blasphématoire, respectueux et plein d’amour pour les saintes écritures. Ce mélange de sacré et de grotesque, qui emprunte certains procédés des films muets de Charlot, se retrouvera dans les courts métrages suivants de Pasolini avec Totò, également sublimes.

Orson Welles dans La ricotta

Orson Welles dans La ricotta

On est surpris de retrouver Orson Welles dans le rôle du cinéaste génial et marxiste, mais aveuglé par sa propre création et incapable de voir qu’une véritable passion se déroule à côté de sa reconstitution minutieuse et frontale d’une descente de croix de Masaccio, grand peintre du Quatrocento la Renaissance italienne. Les plans du tableau sont en couleur tandis que le reste du film est en noir et blanc. Pour Pasolini le sacré survit dans la réalité du peuple, pas dans l’art académique tel que le met en scène une parodie de lui-même, figure un peu ridicule de l’artiste engagé mais bourgeois qui ne s’exprime que par aphorismes, et lit sur le plateau le scénario de Mamma Roma. « Je suis une force du passé » déclame le personnage d’Orson Welles à un journaliste, alors que Welles est obligé de jouer en Europe dans les productions des autres, incapable de monter ses propres films. Godard se souviendra sans doute de La ricotta en réglant à son tour de grands tableaux vivants dans Passion, film qui confronte la mise en scène de cinéma et le travail à l’usine, l’univers des plateaux de tournage et le monde ouvrier.

 

 

 

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