Olivier Père

Guilty of Romance de Sono Sion

Guilty of Romance (Koi no Tsumi) de Sono Sion est diffusé cette nuit sur ARTE à 0h40 dans la case « Trash ». Le film avait fait sensation à la Quinzaine des Réalisateurs en 2011, dans sa version intégrale de 144 minutes conçue pour le marché japonais uniquement. C’est ensuite un montage plus court de 112 minutes qui fut exploitée commercialement à l’international et que ARTE propose. Il est vrai que Sono Sion est réputé pour ses films très (trop) longs au sein d’une filmographie pléthorique, brouillonne et insaissisable : des films d’action et d’horreur (dont un sur des extensions capillaires maléfiques, on l’a vu, on n’invente rien), des farces, un drame de six heures réduites à quatre par la production (Love Exposure en 2008), des films plus ou moins commerciaux, plus ou moins expérimentaux qui attisent la curiosité des festivals, mais déroutent par l’hétérogénéité de leur inspiration.

Autant dire que Guilty of Romance est une réussite extraordinaire, une version punk de Belle de jour qui bafoue les conventions du cinéma érotique japonais, qui donne envie de se pencher plus sérieusement sur le cas Sono Sion, réputé pour être un cinéaste inégal – et même inégalissime – mais qui réalise ici un long métrage puissant et proche de la perfection, qui ridiculise tout ce que Takashi Miike – autre cinéaste extrémiste et prolifique – pond depuis dix ans. Poète avant d’être cinéaste, Sono a présenté Guilty of Romance comme la troisième partie, après Love Exposure et Cold Fish, de sa « Trilogie de la haine. »

Guilty of Romance entremêle les bribes d’une enquête criminelle menée par une femme policier et le récit d’une vie en plusieurs chapitres, au cours de laquelle la découverte de la mise en scène macabre d’un cadavre féminin mutilé nous conduit à la reconstitution de l’odyssée intime d’une jeune femme qui passe du statut d’épouse soumise à celui de prostituée au gré de mystérieuses rencontres. La timorée Izumi est mariée à un écrivain qu’elle admire mais ce dernier la dédaigne et la traite comme une employée de maison. Elle se libère sexuellement en posant pour des photos érotiques, puis en couchant avec des inconnus pour enfin monnayer ses charmes sur les conseils d’une belle et étrange prostituée. La prostitution devient pour Izumi une forme d’émancipation physique et psychologique qui lui permet de s’affranchir du joug marital. Mais sa fréquentation des bas-fonds de  Shibuya, le quartier des love hotels de Tokyo va bientôt la plonger dans un univers de folie et de déchéance. Sono Sion cite aussi bien Freud, Lacan et Kafka que les « roman porno » du début des années 70, films érotiques produits à la chaîne par la Nikkatsu pour enrayer la crise du grand studio nippon, caractérisés par leur esthétique agressive et leur exploration décomplexée des perversions sexuelles, de la prostitution et des pratiques sadomasochistes. Les parties nocturnes de Guilty of Romance baignent dans des couleurs criardes et des éclairages expressionnistes dignes des bandes de Tatsumi Kumashiro ou Masaru Konuma, petits maîtres du genre qui savaient combiner, comme Sono, l’hyperréalisme et les ambiances oniriques, le sexe à gogo et le sous-texte (ou le discours) politique et subversif.

Au-delà du ravissement qu’il a pu provoquer auprès du public spécialisé et des amateurs d’étrangetés cinématographiques, Guilty of Romance est un excellent film, un classique instantané du cinéma érotique et un titre important de la production japonaise contemporaine, qui bénéficie de l’incroyable interprétation d’une actrice époustouflante, sensuelle et émouvante dans un rôle difficile, Megumi Kagurazaka. C’est aussi, et cela mérite d’être souligné, une œuvre intelligente qui ne se permet aucune exploitation racoleuse malgré ses nombreuses scènes de sexe et de nudité et adopte un point de vue particulièrement féminin, et même féministe, sur son sujet.

Megumi Kagurazaka

Megumi Kagurazaka

 

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