Olivier Père

Tess de Roman Polanski

ARTE diffuse ce soir à 20h45 Tess (1979) de Roman Polanski, en version restaurée.

Dans l’Angleterre du XIXème un paysan du Dorset, John Durbeyfield, découvre par hasard qu’il est le dernier descendant d’une grande famille d’aristocrates. Motivé par le profit qu’il pourrait tirer de cette noblesse perdue, Durbeyfield envoie sa fille aînée, Tess, se réclamer de cette parenté chez la riche famille des d’Urberville. Le jeune Alec d’Urberville, charmé par la beauté de sa cousine, accepte de l’employer et met tout en œuvre pour la séduire.

C’est l’un des chefs-d’œuvre de Roman Polanski, sans doute son film le plus romanesque et l’un des plus intimes, dans lequel le cinéaste abandonne son humour grinçant et absurde pour reconstituer tout un pan de la société anglaise du XIXème siècle et dresser le portrait d’une jeune femme qui va expérimenter toute la cruauté du monde et des hommes.

En mai 2012 durant le Festival de Cannes, sur une plage heureusement couverte et menacée d’inondation par la pluie abondante nous avions rencontré Nastassja Kinski l’héroïne de Tess, icône des années 80 qui fit rêver beaucoup de spectateurs et de cinéastes : Francis Ford Coppola dans Coup de cœur, Paul Schrader dans La Féline, Wim Wenders dans Paris, Texas pour ne citer que trois de ses films les plus emblématiques. Avec Tess bien sûr, qui propulsa la belle Nastassja sur le devant de la scène internationale après quelques petits rôles ou des titres plus anecdotiques, comme ses deux premiers films, une apparition dans Faux Mouvement de Wim Wenders en 1975 et une production horrifique tardive de la Hammer, Une fille… pour le diable avec Richard Widmark et Christopher Lee l’année suivante.

Les choses sérieuses commencèrent avec sa rencontre avec Polanski :

« Roman Polanski m’a demandé de lire le roman de Thomas Hardy. Je l’ai lu deux fois. On s’est revu et on a parlé de l’histoire. Il m’a dit qu’il voulait faire ce film depuis un moment, d’abord avec sa femme Sharon Tate qui lui avait fait découvrir le livre. Il était en préparation et il voulait que j’interprète le rôle à condition de perdre mon accent allemand et de prendre un accent anglais crédible. Pour cela je devais aller vivre dans la campagne anglaise, vivre seule dans la nature. Je suis allé à Londres et j’ai étudié avec une « coach » du London National Theater, plusieurs mois avant le début du tournage. Ensuite Roman a voulu que je fasse des essais. Il était très sérieux. J’étais très jeune et je rigolais, il me regardait et demandait si j’étais prête.

Roman Polanski et Nastassja Kinski sur le tournage de Tess.

Roman Polanski et Nastassja Kinski sur le tournage de Tess.

Roman choisit ses acteurs avec beaucoup de soin et de passion et il établit ensuite avec eux une vraie relation. Il te fait confiance et tu veux lui donner le meilleur de toi. C’était ma préoccupation. Je l’aimais et je l’admirais tellement que je ne voulais pas le décevoir. J’ai aimé tourner ce film, le travail avec l’équipe, tout ce qui participe à la fabrication d’un film. Tous les jours n’ont pas été roses, le tournage a duré dix mois. Mais l’équipe était extraordinaire, c’était quelque chose d’unique que je n’ai plus jamais retrouvé.

Le grand directeur de la photographie Geoffrey Unsworth est mort au milieu du tournage (c’est Ghislain Cloquet qui l’a remplacé, ndr.) Roman est toujours très proche avec son monteur et son directeur de la photographie. Il aimait tellement Geoffrey. Le soir où nous allions dîner, Geoffrey n’était pas là, il avait deux minutes de retard. Et Roman, instinctivement, a senti qu’il y avait un problème et il a couru le chercher. Ils étaient connectés ensemble. C’était un moment très triste, dramatique. Tess est le premier film où j’ai pris le métier d’actrice au sérieux. Roman était très fâché avec moi parce que nous nous préparions beaucoup pour Tess, nous allions voir Lee Strasberg, et dans l’intervalle j’ai tourné La Fille d’Alberto Lattuada avec Marcello Mastroianni. J’étais jeune, je n’avais pas de guide. Et ensuite j’ai tout dit et tout donné à Roman. »

Quand on lui demande si Tess demeure son film préféré, Nastassja Kinski hésite : « Chaque expérience est importante dans la vie, et les autres films ont compté aussi. Mais c’est vrai que Tess a été pour moi le moment du passage de l’adolescence à l’âge adulte, donc une étape importante dans ma vie. La même chose survient au personnage de Tess : au début du film c’est une jeune fille, et à la fin une femme. »

Sur l’éventuelle identification de la jeune actrice avec son personnage au cours du tournage, Nastassja Kinski répond : « J’ai travaillé sur l’identification au personnage, et à la fin du film j’habitais Tess. Mais je pense surtout que c’est Roman Polanski qui s’est identifié à Tess. »

Jamais en effet Polanski n’a été aussi proche de l’un de ses personnages, au point de pouvoir dire « Tess c’est moi » (sauf peut-être le pianiste du film homonyme, pour des raisons plus évidemment autobiographiques.)

A l’époque de Tess, on a beaucoup comparé Nastassja Kinski à Ingrid Bergman ou Audrey Hepburn à cause de sa beauté diaphane et de la pureté angélique de ses traits. Notre rencontre avec Nastassja Kinski se termine par une belle déclaration d’amour de l’actrice à une autre actrice.

« J’avais une grande admiration pour Romy Schneider, comme actrice et comme femme. J’étais très jeune mais c’était comme si je la connaissais depuis toujours, elle était dans mon cœur. Elle était très directe, simple, une personne lumineuse, entière et émouvante. Je me souviendrais toujours de ma rencontre avec elle. »

 

 

 

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2 commentaires

  1. Jean-Pascal Mattei dit :

    Bonjour Olivier,
    Comment se passe votre rentrée ?
    L’identification de Polanski avec son héroïne, et le destin de celle-ci, permettent de lire “Tess” comme une adaptation pirate de “Madame Bovary” (Flaubert chérissait davantage “Salammbô”, avec raison), à laquelle on peut largement préférer la version de Minnelli, portée par le feu noir de Jennifer Jones et le romantisme flamboyant de Miklos Rozsa, en lieu et place de ce lyrisme retenu et pictural, que l’on retrouvera dans “Oliver Twist”. L’affiche américaine résonne ironiquement avec les démêlés judiciaires de l’auteur du “Locataire” – “She was born into a world where they called it seduction, not rape”-, qui fait aussi dire à Alec : “Vous me voyez plus noir que je ne suis”. Reste une question sans réponse : de quelle oeuvre parlerions-nous sans l’absence de Sharon Tate, à l’origine du projet, et sa dédicataire ? Au vu du “Bal des vampires”, on peut rêver d’un film plus charnel et tendre.

    • olivierpere dit :

      Bonjour Jean-Pascal, très bonne rentrée, sous le signe du cinéma comme d’habitude puisque je suis actuellement au Festival de Toronto, où les nouveaux films des frères Larrieu et de Catherine Breillat ont été formidablement accueillis et où je découvre de nombreuses productions du monde entier. “Tess”, derrière sa picturalité et la beauté de sa reconstitution historique est sans doute le film le plus cruel de Polanski, et son plus autobiographique, en raison de l’ombre de Sharon Tate et de sa disparition tragique qui plane sur lui.

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