Olivier Père

Tuez Charley Varrick ! de Don Siegel

Depuis le 24 juillet on peut revoir dans les salles françaises Tuez Charley Varrick ! (Charley Varrick, 1973) de Don Siegel, grâce à l’initiative du distributeur Solaris. Cet excellent film compte parmi les réussites majeures de Don Siegel, qui toucha un peu à tout les genres mais se fit particulièrement remarquer pour ses contributions au cinéma policier, avec des classiques comme L’Ennemi public, The Lineup, A bout portant, Police sur la ville, Un shérif à New York, L’Inspecteur Harry ou L’Evadé d’Alcatraz. Tuez Charley Varrick ! bénéficie d’une réputation extraordinaire auprès des amateurs de polars « hard boiled », qui excède sans doute, à la revoyure, la valeur véritable du film. Cela s’explique principalement pour deux raisons. Il y a d’abord l’interprétation – assez jubilatoire – de Walter Matthau (photo en tête de texte) dans le rôle de Varrick, qui a beaucoup fait délirer. Célèbre pour ses collaborations avec Jack Lemmon et/ou Billy Wilder (Spéciale Première qui est aussi ressorti cet été mais que nous n’avons pas eu le temps de revoir) Matthau est avant tout un acteur comique abonné aux personnages bougons, cyniques et râleurs, plutôt des hommes de bureau que de terrain. Lui confier le rôle de Varrick, voleur de banques qui se retrouve avec un tueur à ses trousses après le cambriolage involontaire d’une somme importante appartenant à la mafia est la grande idée de Don Siegel, au lieu des attendus Clint Eastwood, Steve McQueen ou Charles Bronson, héros récurrents des polars violents des années 70 et qui travaillèrent tous les trois avec Siegel. Ni très beau, ni très musclé, ni très jeune, Matthau est l’anti star par excellence, et son apparition dans un film d’action violent brouille les pistes. Il apparaît grimé en vieillard au début, lors de la séquence du hold-up. Confronté à un assassin vicieux, méthodique et d’une force herculéenne (le massif Joe Don Baker) Varrick va se servir de son cerveau davantage que de ses muscles ou de son adresse dans le maniement des armes. Son associé jeune, fougueux et débile (Andy Robinson) sera d’ailleurs impitoyablement torturé à mort par le tueur à gages, éveillant chez Varrick une idée de vengeance parfaitement planifiée et exécutée. Ce conflit entre la force brutale et l’intelligence, la jeunesse et l’expérience, la mythologie du hors-la-loi et un contexte sociopolitique sans horizons se retrouvera dans un grand film américain un an plus tard, Le Canardeur de Michael Cimino. Les deux films suivants de Walter Matthau seront aussi deux « séries noires » de bonne facture, Le Flic ricanant et Les Pirates du métro, où il est cette fois-ci du bon côté de la loi.

Joe Don Baker et Andy Robinson

Andy Robinson et Joe Don Baker

Walter Matthau

Walter Matthau

L’autre raison de la côte de popularité de Tuez Charley Varrick réside dans son sous-titre (et titre de travail), qui est aussi le slogan de la compagnie d’aviation de Varrick : « The Last of the Independents », le dernier des indépendants, qui désigne Varrick contraint à basculer dans l’illégalité pour conserver sa petite entreprise. Ce terme s’applique bien sûr également à Siegel, soucieux comme ses héros de préserver son indépendance face aux institutions, aux grands patrons, à la société et dans son cas particulier, aux studios hollywoodiens. C’est cette volonté affichée de faire la nique au système et le romantisme associé aux rebelles américains qui plurent sans doute autant aux cinéphiles et qu’on retrouve, peut-être de manière plus subtile, dans la plupart des films d’autres fortes têtes comme Peckinpah ou Aldrich réalisés à la même époque.

Tuez Charley Varrick!

Tuez Charley Varrick!

 

Puisque nous parlons de polar américain, profitons-en pour évoquer la disparition hier d’Elmore Leonard (né en 1925) et de Ted Post (né en 1918.)

Romancier et scénariste, Elmore Leonard était une figure majeure de la littérature populaire américaine, célèbre pour de nombreux classiques de la « Pulp Fiction » qui inspirèrent à maintes reprises le cinéma, avant et après le retour de Leonard sur le devant de la scène grâce aux adaptations remarquables de deux de ses romans dans les années 90, Jackie Brown de Quentin Tarantino (« Rum Punch » et Hors d’atteinte de Steven Soderbergh (« Out of sight »). C’est sous le signe du western que débute la carrière d’Elmore Leonard au cinéma, avec les histoires de 3h10 pour Yuma de Delmer Daves et L’Homme de l’Arizona de Bud Boetticher en 1957. Dix ans plus tard Martin Ritt adapte son roman « Hombre » avec le film éponyme interprété par Paul Newman. Puis c’est au tour de Burt Lancaster (Valdez) et de Clint Eastwood (Joe Kidd) d’incarner à l’écran les héros d’Elmore Leonard. En 1974 Leonard écrit le scénario original de l’un des meilleurs polars de la décennie, Monsieur Majestyk de Richard Fleischer avec Charles Bronson. Dans les années 80 son roman « 52 Pick-Up » est adapté pas moins de deux fois par la même compagnie, Cannon Group : L’Ambassadeur de Jack Lee Thompson avec Robert Mitchum, Ellen Burstyn, Fabio Testi et Rock Hudson et Paiement cash de John Frankenheimer avec Roy Scheider et Ann-Margret (beaucoup plus réussi.) L’univers de Leonard avait aussi inspiré de nombreux téléfilms et des titres plus oubliables, comme Cat Chaser (terrible ratage qui échappa au contrôle d’Abel Ferrara en 1989) ou l’un des plus mauvais films de Paul Schrader, Touch en 1997. Elmore Leonard avait publié une quarantaine de romans et plus encore de nouvelles entre 1953 et 2012.

Monsieur Majestyk

Monsieur Majestyk

Ted Post était un solide réalisateur qui travailla essentiellement pour la télévision mais auquel on doit quelques réussites notables pour le grand écran : Pendez-les haut et court avec Clint Eastwood, Le Secret de la planète des singes, suite fort honorable du film de Schaffner, The Baby, un étrange film d’horreur, Magnum Force, encore une suite – excellente – cette fois-ci de L’Inspecteur Harry, Le Merdier, l’un des meilleurs films consacrés à la guerre du Vietnam, avec Burt Lancaster. Faute de s’être imposé comme un véritable auteur, Ted Post sombra ensuite dans l’anonymat des séries télévisées où il avait commencé sa carrière dans les années 50, malgré une ultime poignée de longs métrages qui ne laissèrent aucune trace. La mise en scène de Magnum Force n’avait pourtant rien à envier à celle de Don Siegel, et le scénario des débutants John Milius, Michael Cimino et Terrence Malick explorait avec intelligence la question problématique du fascisme supposé du personnage de Harry Callahan, dénoncé au moment de la sortie du premier film.

Magnum Force

Magnum Force

 

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