Olivier Père

Les Parapluies de Cherbourg de Jacques Demy

ARTE diffuse ce soir à 22h30 un des plus beaux films de Jacques Demy et du cinéma français, Palme d’Or à Cannes en 1964, dans la version restaurée qui fut présentée dans la section « Cannes Classics » cette année.

Voici un extrait du livre « Jacques Demy » (éditions de La Martinière) que nous avons publié en 2010, coécrit avec Marie Colmant et avec la complicité bienveillante de la famille Varda-Demy.

« Avec ce film manifeste, le cinéaste s’impose comme un inventeur de formes cinématographiques. Dans le cinéma français, qui repose davantage sur l’idée d’héritage que de révolution, ils sont peu nombreux : Jacques Tati, Robert Bresson, Alain Resnais, Jean-Luc Godard. Jacques Demy nourrissait le rêve, depuis des années, d’un cinéma sentimental et émotionnel porté par des partis pris chromatiques et musicaux profondément originaux. Son obstination, la complicité de Michel Legrand et le courage de la productrice Mag Bodard lui permettent de réaliser, dans l’euphorie de la jeunesse et de l’inspiration, une aventure cinématographique sans équivalent avec des choix esthétiques différents de ses deux films précédents : usage exceptionnel de la couleur, décors naturels transfigurés, picturalité des cadres. Les Parapluies de Cherbourg est un pari fou, un travail de persévérance qui aboutit à un objet filmique inédit aux confins de l’expérimentation, doublé d’un succès mondial et immensément populaire. Ni comédie musicale hollywoodienne, ni film opéra, ni opérette française, Les Parapluies de Cherbourg est donc un film « en chanté » selon la belle formule de Demy, comme on dit « en couleur ». C’est sans doute le début du malentendu autour de « Demy l’enchanteur », puisqu’il n’existe sans doute pas de film plus désenchanté que Les Parapluies de Cherbourg, et de cinéaste moins dupe que Demy sur les injustices sociales et politiques. En effet, derrière les couleurs éclatantes, se cache (à peine) une histoire cruelle où des enfants bercés d’illusions et de sentiments sublimes iront se fracasser contre la loi implacable de la réalité. Geneviève, enceinte de Guy, se résigne à épouser Roland Cassard pour combler les dettes de sa mère et leur éviter ainsi la faillite et le déshonneur. Les Parapluies de Cherbourg est aussi un des rares films français de l’époque à aborder le sujet de la guerre d’Algérie, représentée par la figure de l’absence, telle que la vécurent des familles et des femmes françaises durant la période des « événements » algériens. C’est la partie hors champ du film, peut-être la plus importante, sur la souffrance de la séparation, la peur de mourir. Le raffinement inouï des images n’éclipse pas la puissance évocatrice des mots, seuls capables d’exprimer le dégoût de la guerre lorsque Guy évoque les attentats dans un pays où « le soleil et la mort voyagent ensemble ». C’est enfin le film (avec Belle de jour de Luis Buñuel) qui invente Catherine Deneuve, et pressent immédiatement les métamorphoses de l’actrice au fil de sa carrière : beauté virginale et raphaélique, amoureuse tragique, grande bourgeoise mélancolique. Véritable chef-d’œuvre sur l’impossibilité de l’amour, Les Parapluies de Cherbourg participent à un cinéma de la cruauté où les larmes, immanquablement versées à chaque vision du film, ne nous soulagent pas. »

 

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