Olivier Père

Le Bandit de Edgar G. Ulmer

« Tout ce que le cinéma peut exprimer se trouve dans ce « petit » film, mi-western, mi-récit d’aventures, à la limpidité et à la richesse de sens confinant au sublime. » écrit Jacques Lourcelles dans son « Dictionnaire du cinéma – les films » au sujet du Bandit (The Naked Dawn, 1955) disponible depuis le mois de mars en DVD français (éditions Sidonis / Calysta).

Il est vrai que Le Bandit possède toutes les qualités propres à enflammer l’imagination des amoureux du cinéma classique américain comme les amateurs d’excentricités, dans sa façon de transcender les conventions hollywoodiennes et les contraintes de la série B, pour aboutir à un résultat absolument poétique, moral et même métaphysique. Ce miracle nous le devons à un cinéaste passionnant et unique dans l’histoire du cinéma – et pas seulement du cinéma américain, Edgar G. Ulmer (1904-1972).

Né en Moravie, dans l’Empire austro-hongrois, Ulmer débute sa carrière en Allemagne où il travaille auprès de Murnau, Lang, Wegener, Lubitsch, Max Reinhardt comme assistant ou décorateur. Il coréalise avec Robert Siodmak (mais aussi Curt Siodmak et Fred Zinnemann, sans compter Billy Wilder au scénario) le célèbre Les Hommes le dimanche avec de s’expatrier en 1930 à Hollywood pour mener une carrière des plus erratiques. Personnalité excentrique – ses interviews témoignent de son goût de l’affabulation proche de la mythomanie – Ulmer dut s’accommoder de budgets rachitiques pour les plus petits studios de Hollywood, tournant indistinctement documentaires médicaux, films noirs (Détour), films destinés aux minorités juives, noires et ukrainiennes, fantaisies orientales, mélodrames, comédies mondaines, films de pirates, péplums, fantastiques (Le Chat noir avec Karloff et Lugosi), science-fiction (The Man from Planet X) ou oeuvres inclassables comme son Barbe-bleue avec John Carradine, toujours avec une passion indéfectible pour l’expressionnisme, un génie de l’espace et des atmosphères avec motifs visuels (l’élément aquatique) et thématiques (le Destin) récurrents perpétuant une tradition romantique allemande, dans la lignée de Murnau.

Le Bandit est un western moderne (l’action de déroule vraisemblablement dans les années 30 ou 40) où l’on ne retrouve rien de la mythologie du western et de ses grands espaces. Le film se déroule presque exclusivement en intérieurs, dans des lieux clos et confinés, avec seulement quelques personnages (l’action est centrée sur un couple et un étranger, le bandit du titre français.) Cela ne rend pas pour autant Le Bandit visuellement pauvre. Ulmer est connu pour faire des merveilles avec des budgets de série Z, soignant ses décors et ses éclairages. Il n’a bénéficié que très rarement de conditions de tournage confortables – voire normales – et de grandes vedettes mais les contraintes ont toujours excité son imagination, son talent de conteur et son génie de l’image. Dans Le Bandit l’utilisation de la couleur et la mise en scène sont constamment surprenantes et l’étroitesse des décors renforce l’aspect « Kammerspiel » germanique du film, son côté théâtral.

On y retrouve le thème visuel de l’eau cher à Ulmer dans deux belles scènes, la première rencontre entre le bandit et la jeune Mexicaine au bord d’une rivière, puis les ablutions purificatrices de cette dernière dans le jardin, prétexte à un érotisme discret. Ulmer adopte le ton de la parabole religieuse avec de nombreuses allusions à la Bible et au Paradis. Le personnage central est assimilé à un prêtre, un ermite ou un ange, capable de modifier la destinée des êtres qu’il croise sur son chemin.

Le Bandit offre à notre connaissance le seul rôle principal d’un formidable « character actor » du cinéma hollywoodien, Arthur Kennedy qui de ses débuts au théâtre jusqu’à une fin de carrière dans l’enfer du cinéma bis italien n’accéda jamais au vedettariat mais tourna avec les plus grands réalisateurs, de Kazan à Lean en passant par Ray, Mann, Walsh, Minnelli, Lang, Hawks… Il est étonnant dans Le Bandit, métamorphosé en Mexicain exubérant et intense, ivre de vie et de liberté, et apporte beaucoup d’intelligence et de subtilité à un personnage dissimulant une réelle dimension morale sous sa violence et son apparente malhonnêteté.

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