Olivier Père

La Porte du paradis de Michael Cimino

Ressortie aujourd’hui en salles d’un film maudit longtemps mutilé, en version intégrale numérique et restaurée, grâce au distributeur Carlotta : La Porte du paradis (Heaven’s Gate) de Michael Cimino.

On connaît l’histoire. Le désastre critique et commercial du film aux Etats-Unis en 1980 obligea Cimino à en présenter une version émasculée (149 minutes au lieu des 219 du montage original, un vrai massacre), au Festival de Cannes puis dans les salles européennes.

En 1989, pour la première fois, on a pu découvrir en France le « director’s cut » du réalisateur, dont la carrière avait été brisée net par le fiasco de son œuvre la plus ambitieuse. L’année dernière, La Porte du paradis a eu droit à une deuxième résurrection, grâce au blu-ray et à la restauration numérique du film sous la supervision du cinéaste et du directeur de la photographie Vilmos Zsigmond. Cimino est toujours là, il a beaucoup changé et il n’a rien tourné depuis 1996 (Sunchaser, son septième long métrage.) Retour sur La Porte du paradis, sans aucun doute l’un de nos films préférés.

La Porte du paradis

La Porte du paradis

Michael Cimino, né trop tard pour filmer les mythes fondateurs de l’Amérique met en scène sa version masochiste de la « Naissance d’une nation » bâtie sur des ethnocides.

En 1978, fort du succès de Voyage au bout de l’enfer, Michael Cimino peut enfin tourner sa propre version d’une page de la naissance des États-Unis, bâtis non seulement sur le génocide du peuple indien mais aussi sur les persécutions de la seconde génération d’émigrés pauvres venus d’Europe Centrale. Cimino s’inspire d’un épisode méconnu et surtout refoulé de l’histoire américaine : la guerre civile qui éclata en 1890 dans le comté de Johnson, Wyoming, et qui aboutit au massacre de populations civiles par des milices payées par les capitalistes et les gros propriétaires de la région. À la tête d’un budget colossal, à la hauteur de ses ambitions d’artiste mégalomane, Cimino aborde un sujet brûlant et ne renonce en rien à ses audaces narratives et son lyrisme, entre Ford et Visconti. Il radicalise la construction de son précédent film, et met en scène une fresque composée de trois parties inégales, blocs de temps qui confèrent à l’œuvre un rythme musical, une structure proche de l’opéra. La longueur du film (trois heures quarante) est légitimée par la densité romanesque et historique du film mais aussi sa structure qui étire les scènes de groupes, comme le bal de la remise des diplômes d’Harvard en 1870, et celui sur patins à roulettes des fermiers vingt ans plus tard. En revanche, Cimino ne livre aucune explication psychologique. Il laisse volontairement planer une certaine ambiguïté sur le comportement et les sentiments contradictoires de ses personnages principaux, un trio amoureux formé par un riche intellectuel prenant parti pour les émigrés (Kris Kristofferson), une prostituée française (Isabelle Huppert, la même année que Loulou de Pialat et Sauve qui peut (la vie) de Godard !) et un tueur (Christopher Walken, rescapé de Voyage au bout de l’enfer). Ce film sur la fin de l’idéalisme marqua aussi la fin du cinéma d’auteur américain à grand spectacle. Le public refusa la vision hyperréaliste de l’Ouest et la lecture politique de Cimino, à contre-courant du révisionnisme hollywoodien et des westerns classiques. Mise en scène grandiose, reconstitution historique impressionnante, distribution et direction artistique brillantes, scénario complexe et intelligent : il est temps, des deux côtés de l’Atlantique, de considérer La Porte du paradis comme ce qu’il est vraiment : un chef-d’œuvre.

Christopher Walken dans La Porte du paradis

Christopher Walken dans La Porte du paradis

 

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