Olivier Père

The Ward de John Carpenter

The Ward marque le retour de John Carpenter à la mise en scène de cinéma après neuf ans d’absence (il avait réalisé deux épisodes de la série « Masters of Horror » pour la télévision.) Un retour discret puisque le film, montré en première mondiale au Festival de Toronto en 2010, dans la section « Midnight Madness », a été exploité directement en VOD et DVD aux Etats-Unis (hormis une sortie discrète en plein été à New York) et attend toujours une distribution en France. Ghosts of Mars, en 2001, était sans doute le nadir d’une carrière marquée par une triste déchéance artistique, après une série de chefs-d’œuvre qui, de Halloween (La Nuit des masques) à They Live (Invasion Los Angeles), avait imposé John Carpenter comme un des plus grands stylistes du cinéma américain contemporain, et un maître du fantastique moderne aux côtés de Dario Argento, Brian De Palma et David Cronenberg. Rongé par la maladie, affaibli par plusieurs échecs commerciaux consécutifs partir de son magnifique The Thing, déconsidéré aux Etats-Unis par l’industrie et la critique, après une reconnaissance tardive venue d’Europe, John Carpenter a vu son étoile pâlir puis disparaître. Portant ses plus grands films sont toujours l’objet d’un culte inamovible, guère inquiété par des nouvelles versions nullissimes et aussitôt oubliés de ses classiques (The Fog, The Thing) ou par la reprise en main de la franchise Halloween par le turbulent Rob Zombie. Carpenter, metteur en scène maniériste héritier d’Howard Hawks et des cinéastes de série B de science-fiction et d’épouvante comme Jacques Tourneur ou Jack Arnold, n’était plus parvenu à maintenir le niveau d’excellence de sa mise en scène, contraint à se caricaturer lui-même de manière pathétique, puis à sombrer dans le silence et l’oubli. Manque de moyens, mais surtout manque d’inspiration et d’énergie. Celui qui était capable de transcender des sujets banals ou déjà filmés par d’autres (ses différents remakes officiels ou non de classiques comme The Thing ou Le Village des damnés), avait pris la mauvaise habitude de se répéter ad nauseam. John Carpenter a sans doute accepté le projet The Ward pour retrouver coûte que coûte les plateaux de cinéma, une question de survie pour un cinéaste déchu. John Carpenter s’en tire avec les honneurs. The Ward est loin de renouer avec le faste de ses meilleurs films des années 80, mais il évite le ridicule de l’autoparodie. Sans en dévoiler la surprise finale, The Ward entretient des points communs troublants avec Shutter Island de Martin Scorsese. The Ward se situe dans les années 60 dans l’Oregon. C’est l’histoire d’une jeune fille, Kristen (interprété par Amber Heard, l’héroïne de All the Boys Love Mandy Lane) internée dans un asile de fous après avoir incendié une ferme et été retrouvée hagarde par la police. Elle a le sentiment d’être déjà venue dans l’hôpital, cherche à s’en échapper par tous les moyens, entourée par quatre autre jeunes filles patientes de l’établissement et un personnel psychiatrique plutôt inquiétant. Kristen ne tarde pas à être terrorisée par un fantôme à l’apparence d’une ancienne patiente en décomposition, qui va tuer une à une les petites malades. On est d’abord frappé par la banalité du sujet et de la mise en scène, correcte mais fonctionnelle, et par l’absence des effets de style très reconnaissables du cinéaste ; pas de musique au synthétiseur composée par le maestro lui-même, pas d’utilisation spectaculaire de la Panavision, violence très timide si l’on considère les récents excès des « torture porn » du genre Saw. Carpenter signe toujours présomptueusement son film de son nom placé avant le titre au générique, mais cela ne fait que renforcer l’anonymat de la mise en scène. Cependant, cette banalité est relative. The Ward ressemble exactement à un film de maison hanté ou à un thriller anglo-saxon horrifique des années 60, lorsque les productions Hammer  imitaient les succès d’Alfred Hitchcock (Psychose) ou Robert Aldrich (Qu’est-il arrivé à Baby Jane) avec des séries B, généralement en scope noir et blanc, où le huis clos et le nombre réduit de personnages permettaient de construire des suspens autour d’histoires de machinations ou de dédoublements de personnalité. Même si le film est en couleur, le côté rétro de The Ward fait irrémédiablement penser à ces films d’une autre époque (souvent écrits par Jimmy Sangster, récemment disparu), et l’on aurait du mal à imaginer comment Carpenter compte reconquérir le jeune public amateur de cinéma horrifique avec un film aussi désuet. C’est la beauté du film, son aspect résistant (aller à l’encontre de ce qu’est devenu le cinéma de genre aujourd’hui), mais c’est aussi sa limite. Le film n’est ni suffisamment beau, ni suffisamment radical, pour être considéré comme un grand retour, mais sa modestie, sans excès mais sincère, est assez émouvante.

Carpenter se transforme en héraut d’une cause perdue, le cinéma fantastique classique, et il a même le panache de s’effacer derrière la commande, comme le modeste artisan qu’il est devenu, après avoir usé et abusé de son nom comme signature auteuriste. Un auteur est mort, mais un bon cinéaste continue de travailler, indifférent aux modes et aux attentes du public, c’est tout de même une bonne nouvelle. Depuis The Ward, John Carpenter a annoncé un nouveau projet, un western. C’est peut-être trop beau pour être vrai, mais on a toujours le droit de croire à un sursaut génial et à un testament artistique – hawksien bien sûr – à la hauteur de cet ex grand cinéaste.

The Ward de John Carpenter (2010)

Amber Heard dans The Ward de John Carpenter (2010)

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