En 1977, à 49 ans, le journaliste Enzo Tortora commence à présenter sur la deuxième chaîne italienne l'émission de divertissement Portobello, qu'il a conçue avec sa sœur Anna. Baptisée d'après le grand marché de Londres, elle permet entre autres d'acheter ou de vendre des objets proposés par les téléspectateurs. Au fil des années, ce show du vendredi soir fait de cet homme affable, cultivé et élégant l'une des personnalités les plus populaires du pays. En 1980, après le tremblement de terre qui a dévasté le sud du pays et tué 2 000 personnes, il récolte ainsi 3 milliards de lires au bénéfice des sinistrés. Mais la coïncidence d'un nom, griffonné sur un agenda saisi chez un membre présumé de la Camorra, la mafia napolitaine, vient frapper Enzo Tortora en pleine gloire. En juin 1983, alors que Portobello bat tous les records d'audience avec 28 millions de téléspectateurs, un meurtrier camorriste souffrant de troubles mentaux, Giovanni Pandico, alias "Le Fou", qui a décidé de collaborer avec la justice, l'accuse de trafiquer de la cocaïne pour le compte de son organisation...
Justice injuste
Après Esterno notte, la première série de sa filmographie, dans laquelle il revenait sur l'enlèvement et l'assassinat d'Aldo Moro avec, déjà, Fabrizio Gifuni, Marco Bellocchio s'empare d'un des scandales judiciaires les plus retentissants de l'histoire italienne récente. Incarcéré du jour au lendemain sous les yeux des médias en même temps que plus de 800 présumés camorristes, Enzo Tortora fut condamné à dix ans de prison en première instance par un tribunal de Naples sans autre élément à charge que les élucubrations de Pandico (Lino Musello, grandiose), reprises par plusieurs autres pentiti ayant eu tout loisir de se concerter avec lui en prison. Comme toujours, le cinéaste octogénaire excelle à conjuguer les dimensions intime et collective de l'histoire qu'il restitue avec minutie : la popularité de Tortora se retourne contre lui, les juges, comme les malfrats et les journalistes, jubilant de mettre à terre celui qui a subjugué la moitié du pays, et eux avec. Dans une Italie gangrenée par la Mafia, qu'on accuse alors d'avoir détourné les sommes dues aux victimes du séisme avec la complicité d'agents de l'État, on espère aussi que cette démonstration de sévérité apaisera la colère populaire. Finalement innocenté, mais affaibli par son long combat contre une malajustizia ("justice injuste"), dans laquelle les juges n'encourent aucune sanction en cas de faute, Tortora mourra peu après, à 59 ans, d'un cancer généralisé. De presque tous les plans, Fabrizio Gifuni fait vivre avec maestria la tragédie de cet honnête homme broyé par l'arbitraire de juges imbus de leur pouvoir et d'une machine médiatique indifférente aux faits.