Olivier Père

Torso de Sergio Martino

Sergio Martino est sans doute l’artisan le plus représentatif du système de production du cinéma populaire italien. En effet sa filmographie épouse les modes successives qui sévirent à Cinecittà du début des années 1960 à la fin des années 1980. Armé d’un modeste talent mais d’un solide professionnalisme, et malgré une absence manifeste d’ambition artistique, le versatile Martino se distingue de la plupart de ses collègues de l’époque, plus ou moins à l’aise dans un filon particulier, en comptant à son actif au moins une réussite dans chacun ou presque des sous-genres qui envahirent successivement les salles de quartier. Cependant, on constate que les « gialli » occupent une place particulière dans la filmographie de Martino, soit une salve de cinq titres réalisés à la suite entre 1971 et 1973 parmi lesquels trois interprétés par la belle Edwige Fenech en victime frémissante. Tous sont produits par Luciano Martino, le frère de Sergio, sauf celui qui nous intéresse aujourd’hui, et qui est aussi le dernier de la liste. Torso (I corpi presentano tracce di violenza carnale, 1973) est en effet produit par Carlo Ponti, le puissant et prestigieux producteur italien qui à l’instar de son confrère Dino De Laurentiis financera aussi bien des films de genre et des bandes commerciales très rentables que les grands auteurs italiens (Fellini, De Sica, Antonioni…) ou des superproductions européennes. Les moyens alloués à Martino pour ce film sont donc plus importants que ses petits budgets habituels. Il va en tirer un « giallo » bien mis en scène et à l’atmosphère visuelle extrêmement soignée, comme en témoignent une scène d’angoisse très réussie dans un bois de bouleaux ou la dernière partie en huis-clos, quasiment dénuée de paroles.

 

Torso est une histoire de tueur en série très au-dessus de la moyenne du « giallo ». On peut même le considérer comme l’opus magnum de Martino, écrit par son scénariste régulier Ernesto Gastaldi qui brode habillement autour des thèmes et motifs du cinéma criminel, formes dégradées du suspense hitchcockien avec trauma enfantin, crimes sadiques, faux coupables et victimes sacrificielles. L’action se déroule à Pérouse, ville universitaire de la province de l’Ombrie. La première partie est un « whodunit » assez classique avec l’élimination violente de jeunes étudiantes et de témoins gênants par un mystérieux tueur qui mutile les corps de ses proies, scènes prétextes à des gros plans « gore » qui corsent le film et lui confèrent parfois un côté Grand-Guignol. Torso se caractérise aussi par son voyeurisme et un érotisme morbide. Il est sans doute inspiré par le thriller britannique Terreur aveugle de Richard Fleischer réalisé en 1971, surtout pour sa seconde partie, la plus impressionnante, qui piège une jeune femme dans une maison isolée avec la silhouette anonyme du tueur qui rode dans la demeure sans savoir qu’elle s’y trouve après avoir massacré ses trois amies. Le film a l’idée de ne pas filmer les meurtres mais au contraire de s’appesantir sur les cadavres que le maniaque découpe en morceaux sous les yeux horrifiés de la survivante. Décrites comme de « stupides poupées de chair et de sang » par le psychopathe, les personnages féminins sont toutes des étudiantes sexy et dévergondées qui s’exhibent ou s’ébattent lascivement entre elles. La séquence pré-générique, une séance de poses érotiques avec deux filles faisant l’amour devant l’objectif d’un photographe renvoie directement à une fameuse séquence de Blow Up d’Antonioni, chef-d’œuvre matriciel du « giallo » moderne, produit par… Carlo Ponti.

 

La séquence suivante, un cours d’histoire de l’art sur Le Pérugin et son traitement dédramatisé du martyre de Saint Sébastien, présenté comme une déclinaison au « formalisme embrouillé et provincial » de la peinture de Piero Della Francesca, livre un commentaire introductif sur le film qui va suivre : on est invité à interpréter que Le Pérugin est à Piero Della Francesca ce que Sergio Martino est à Alfred Hitchcock, ou Michelangelo Antonioni.

 

Le « giallo » en général et ce film en particulier posent les bases du « slasher » anglo-saxon (Black ChristmasHalloweenFright…) avec ses tueurs masqués ou invisibles adeptes de l’arme blanche et une répression impitoyable de la sexualité de jeunes femmes aguichantes. La jouissance appelle la souffrance et la mort. L’acte criminel est un substitut au coït pour un assassin impuissant et humilié par les femmes dès son enfance.

On retrouve dans Torso une distribution de petites célébrités du cinéma européen des sixties très actives en Italie parmi lesquelles les Anglais Suzy Kendall (L’Oiseau au plumage de cristal) et John Richardson (Le Masque du démon), les Français Tina Aumont (Partner) et Luc Merenda (La ville accuse), plus les starlettes et acteurs de second plan abonnés à ce type de films.

 Torso est demeuré inédit en France (on le découvrit à la Cinémathèque en janvier 2001), contrairement aux Etats-Unis où le film a acquis une petite réputation de « slasher » européen précurseur des classiques du genre. Le titre original est aussi long que son titre international est court : I corpi presentano tracce di violenza carnale, soit « les corps présentent des traces de violence charnelle », « violenza carnale » signifiant aussi « viol » en italien. Après La Tarentule au ventre noir, Carlotta propose le film dans la même collection, avec un traitement identique (multitude de suppléments dont un entretien exclusif avec Sergio Martino), pour un résultat formidable. Le film est disponible en édition simple ou collector, en UHD pour la première fois en France.

 

 

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