Olivier Père

Le Port de la drogue de Samuel Fuller

ARTE diffuse Le Port de la drogue (Pickup on South Street, 1953) de Samuel Fuller lundi 21 septembre à 22h45. Chef-d’œuvre du film noir, Le Port de la drogue figure parmi les plus grandes réussites de Fuller, cinéaste qui excella dans plusieurs genres – guerre, western, polar – et parvint surtout à insuffler à ses récits un ton et un style éminemment personnels, hérités de son expérience de journaliste. Fuller est un conteur qui aime puiser ses histoires aussi bien dans le fait-divers que dans les grands mythes fondateurs de l’Amérique. C’est également un formaliste qui invente un cinéma nerveux et sans fioritures, parfois traversé par des éclairs baroques, et qui excelle dans la mise en scène de la violence, filmée sans complaisance mais avec le souci du réalisme.

Le Port de la drogue réunit toutes les qualités du cinéma de Fuller. La précision du trait n’empêche pas la truculence et l’humanité dans la définition des personnages, comme en témoigne l’admirable composition de Thelma Ritter en indicatrice de police. Dès les premières images, dans le métro new-yorkais, Fuller installe l’ambiance du film, à la fois tendue et sensuelle. Dans la promiscuité moite d’une voiture bondée, deux agents du FBI surveille une jeune femme soupçonnée d’être un agent de liaison communiste – on le découvrira plus tard car la séquence est muette. Un troisième homme vient s’intercaler entre eux. C’est un pickpocket qui subtilise le portefeuille de la fille, sans savoir qu’il vient de dérober un précieux microfilm destiné à l’ennemi rouge. Magistrale façon d’enclencher un scénario d’espionnage et d’action dans lequel le voleur va devoir résoudre un dilemme moral : monnayer son butin et se transformer en traître à la patrie, ou collaborer avec la police et renoncer à son rêve de fortune.

Le titre français s’explique par l’imagination de la censure tricolore, qui transforma dans la version doublée les espions communistes en trafiquants de drogue. Il faut dire que le Parti communiste, très influent dans la France des années 50 où il représente près d’un quart du corps électoral et compte de nombreux artistes et intellectuels parmi ses membres ou sympathisants, voyait d’un mauvais œil la diffusion de productions américaines ouvertement anticommunistes dans cette période de guerre froide. La propagande anti rouge présente dans de nombreux films américains de l’époque demeure anecdotique dans Le Port de la drogue. Fuller s’intéresse surtout à une communauté de marginaux et de déclassés, aspirant à quitter les bas-fonds de la ville pour un avenir meilleur, parmi lesquels le pickpocket Skip remarquablement interprété par Richard Widmark.

 

Le Port de la drogue est disponible en blu-ray chez ESC éditions.

 

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