Olivier Père

Charlie de Mark L. Lester

Une ombre pesante continue de planer sur Charlie (Firestarter, 1984) trente-cinq ans après sa réalisation : celle de John Carpenter, d’abord engagé pour réaliser le film, puis renvoyé en cours de préparation à la suite du bide de The Thing (1982). Ce chef-d’œuvre de l’horreur moderne fut un terrible échec commercial et critique au moment de sa sortie, avant d’être largement réévalué. The Thing et Firestarter étaient produits par le même studio, Universal Pictures. Le producteur de Firestarter Dino De Laurentiis fut contraint – à moins qu’il le fasse de sa propre initiative – de congédier le talentueux Carpenter, jugé perdu comme valeur du box-office, pour le remplacer par un cinéaste beaucoup moins prestigieux mais dont le film précédent avait rapporté de l’argent. C’est ainsi que Mark L. Lester (Class 1984) remplaça au pied levé John Carpenter. Le principal reproche que l’on puisse faire à Mark L. Lester est de livrer une adaptation trop littérale du roman de Stephen King, sans insuffler une touche personnelle au projet, comme Carpenter aurait sans doute pu le faire. Lester et son scénariste Stanley Mann – abonné aux basses œuvres dans les années 70 et 80, pour AIP, De Laurentiis ou Menahem Golan – demeurent très fidèles à l’histoire de Stephen King. De Laurentiis, qui avait eu pourtant la bonne idée initiale de proposer l’adaptation de Dead Zone à un grand cinéaste en devenir, David Cronenberg, a ensuite préféré exploiter le filon des best-sellers de Stephen King dont il avait acquis les droits en les confiant à des faiseurs – Lewis Teague, Mark L. Lester – ou pire, à King lui-même, pour un résultat ahurissant (Maximum Overdrive). Il n’empêche que sa redécouverte en Blu-ray permet de vérifier que Firestarter est bel et bien un film sous-estimé, injustement méprisé par les amateurs du cinéma fantastique. Firestarter constitue la queue de comète de cette vague de thrillers américains très critiques à l’égard de la CIA ou d’autres organisations gouvernementales secrètes, mâtinés de science-fiction, à la mode dans les années 70. Davantage qu’aux films de Carpenter, c’est surtout à Furie (1978) de Brian De Palma que l’on pense en regardant Firestarter. La première partie du film de Lester explique en flash-back comment les tests d’une drogue expérimentale sur des cobayes humains ont conduit à la création de pouvoirs psychiques chez les survivants et leur descendance. Ainsi Andy (David Keith) peut-il contrôler les pensées de ses adversaires, tandis que sa fille Charlie (Drew Barrymore), âgée de huit ans, est douée de pyrokinésie, capable de déclencher des feux à distance. La petite fille et son potentiel de destruction inouï vont déclencher la convoitise du « Laboratoire » et ses agents, lancés à ses trousses à travers le pays, après avoir assassiné sa mère. King avait déjà associé les tourments de l’adolescence à la télékinésie dans son premier roman Carrie, porté à l’écran par De Palma en 1976. Firestarter poursuit cette thématique à une plus grande échelle en mêlant conspiration politico-scientifique, tragédie familiale et enfance martyrisée. L’étau se resserre sur le père et sa fille en fuite, pourchassés par des tueurs anonymes, tandis que des militaires et des savants tirent les ficelles de cette traque impitoyable. Firestarter baigne dans une atmosphère lourde de tristesse, de deuil et d’absence d’espoir. Comme l’adolescente de Furie, la jeune Charlie est confrontée à deux figures paternelles, l’une protectrice mais en grande difficulté (son propre géniteur), l’autre maléfique et surpuissante. L’acteur George C. Scott prête ses traits burinés et son imposante stature au personnage de Rainbird, un « exterminateur » de la CIA qui gagne la confiance de la petite fille durant sa captivité en se faisant passer pour un homme de ménage, dans le dessein de prendre possession de ses pouvoirs surnaturels. Scott interprète avec une conviction inquiétante ce psychopathe mystique aux origines amérindiennes qui dissimule son sadisme sous des attitudes onctueuses. L’acteur rejoint Brando au panthéon des acteurs qui se dirigent eux-mêmes, entités indépendantes et envahissantes au sein des films qui les accueillent. Le reste de la distribution est excellent. La rumeur prétend que Carpenter avait choisi Jennifer Connelly (juste après Phenomena de Dario Argento) pour interpréter Charlie, mais Drew Barrymore s’en sort très bien. Mark L. Lester règle des scènes pyrotechniques très spectaculaires et donne à sa mise en scène une ampleur qu’on ne retrouve pas dans ses autres films. Il faut préciser que Firestarter bénéficie de la photographie de Giuseppe Ruzzolini, un des grands chefs-op du cinéma italien des années 60 et 70, collaborateur régulier de Pasolini et Leone. Quant à la musique électronique de Tangerine Dream, elle nimbe le film d’une indifférente froideur. Les thèmes envoyés par le groupe allemand sans avoir vu le film collent plutôt bien aux images, et renforcent le nihilisme désespéré de l’ensemble.

 

Blu-ray et DVD du film édités par ESC.

Dreaw Barrymore dans Charlie de Mark L. Lester

Drew Barrymore dans Charlie de Mark L. Lester

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4 commentaires

  1. Aliocha dit :

    George C. Scott est effectivement génial dans ce film, hallucinant… Je me demande d’ailleurs si dans la nouvelle adaptation qui est censée se faire (à moins qu’elle existe déjà, je sais plus trop, là ?), ce perso de l’Indien psycho sera aussi gravos… Peut-être que le “politcally correct” passera par là ? En tout cas c’est vrai qu’il se laisse vraiment regarder ou re-regarder, ce film qui sent bon les vidéo-clubs de notre enfance !! 🙂
    Mon bémol serait en ce qui me concerne pour l’acteur qui joue le père, certes culte à sa façon, mais quand même, avec le recul, plus faible (forcément) que Scott ou Sheen… Mais quel pied (ATTENTION SPOILER !) de voir la mimi gamine d’ET se venger sur tous les bad guys à la fin !!! LOL
    Et tout ça avec les effets spéciaux de l’époque, sans l’obsession actuelle du numérique, avec les risques que ça comportait sur un tournage, question utilisation du feu ! Donc chapeau, quand même, en résumé… Et puis c’est un vrai concentré d’esprit 80’s (cette décennie magique par certains aspects, avec entre autres les livres de King les plus mythiques qui sortaient les uns après les autres en France, et qu’on découvrait au fur et à mesure avec joie !!) c’est cool !

  2. Olivier Père dit :

    Un remake signé Fati Akhin est en effet annoncé, et ce n’est pas forcément une nouvelle enthousiasmante !
    c’est vrai que l’acteur qui joue le père, David Keith, n’est pas à la hauteur de l’ensemble de la distribution.

  3. Hecotr dit :

    Dommage que le père n’ait pas été campé par Keith David, plutôt !

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