Olivier Père

Voyages à travers le cinéma français de Bertrand Tavernier

« Je ne peux, ni ne veux être exhaustif et je privilégie les films que je connais bien et que j’aime particulièrement. Je veux tenter d’éclairer une œuvre avec quelques films, parler à la première personne. »

Bertrand Tavernier a prolongé cette année en une série de neuf épisodes réalisés pour la télévision son documentaire fleuve sorti au cinéma en 2016. Le titre est le même mais écrit au pluriel, ainsi que la forme et l’idée conductrice : proposer « un exercice d’admiration et de gratitude » (dixit BT) envers les films et les réalisateurs qui ont motivé sa passion pour le cinéma français. L’auteur a circonscrit son sujet des années 30 au début des années 70, excluant la période muette et les films réalisés après ses vrais débuts de metteur en scène (L’Horloger de Saint Paul, 1976). Tavernier n’a pas la prétention de se poser en historien et préfère emprunter les chemins de traverse de la mémoire, de l’amitié et de ses enthousiasmes de cinéphile. Il profite de ce voyage au long cours pour revendiquer ce qui a toujours animé son travail de critique, de programmateur de salle ou d’attaché de presse : la redécouverte de cinéastes injustement oubliés, la défense des outsiders et la réhabilitation de réalisateurs talentueux mais à la mauvaise réputation. Ainsi le premier épisode, sur ses cinéastes de chevet, hisse Henri Decoin au rang des plus grands, en compagnie de Max Ophuls, Jean Grémillon, Robert Bresson et Jacques Tati. Jacques Becker, l’un des cinéastes préférés de Tavernier, avait été longuement évoqué dans le documentaire pour le cinéma. Comme Tavernier le rappelle, Decoin était un cinéaste inégal mais qui a signé plusieurs films remarquables, qui ont longtemps pâti de l’étiquette commerciale accolée à leur auteur, et de sa fin de carrière décevante. Tavernier explique certains choix contestables de Decoin, pour mieux saluer l’ambition de ses films les plus personnels, et nous permettre de mieux comprendre le style et les préoccupations de ce cinéaste. Au-delà de la réussite éclatante de ses comédies des années 30 avec Danièle Darrieux, il y a bien sûr La Vérité sur bébé Donge, excellente adaptation de Simenon qui vient souligner l’intérêt de Decoin pour le couple et les personnages féminins complexes. Au-delà des coups de chapeau sympathiques et mérités à Decoin, Grangier ou Chenal, difficile de ne pas applaudir devant l’éloge de Jean Grémillon et de Max Ophuls, immenses cinéastes dont le lyrisme, la musicalité et la virtuosité sont analysés et illustrés par des extraits judicieusement choisis, ainsi que des images d’archives et des interventions extérieures. Qu’il parle de Robert Bresson ou de Robert Siodmak, de Raymond Bernard ou de Sacha Guitry, de Julien Duvivier ou de Gilles Grangier, Tavernier parvient à communiquer son amour pour ces cinéastes, sans jamais les comparer ou les opposer mais au contraire en en soulignant les particularités et les qualités propres. De nombreux grands cinéastes ont participé à la richesse incroyable du cinéma hexagonal des années 30 et 40 – la « nouvelle vague » apparue lors de l’Occupation allemande (Clouzot en tête) ; Tavernier refuse au passage d’idéaliser cette période sombre de notre Histoire, souvent décrite de manière très contestable comme un « âge d’or » du cinéma français par certains commentateurs tendancieux. Tavernier ne se montre pas nostalgique. Armé d’une curiosité inétanchable, il guerroie contre l’amnésie et l’ignorance, éclaire de sa subjectivité et de son érudition tout un pan de notre héritage culturel, hostile aux préjugés, aux anathèmes et aux idées toutes faites. « Ces films m’ont donné le goût de la mémoire, rempart essentiel à l’époque des tweets et de la tyrannie du présent. »

Bertrand Tavernier est intervenu à plusieurs reprises sur ce blog pour évoquer avec nous ses propres films lorsqu’ils sont diffusés sur ARTE, et aussi quelques classiques du western américain. En 2019, ARTE poursuivra son exploration du patrimoine cinématographique français et nous pouvons déjà annoncer l’acquisition de certains titres commentés par Bertrand Tavernier dans son documentaire, promis à une diffusion prochaine sur ARTE :

Madame de… de Max Ophuls, Battement de cœur de Henri Decoin, La Vérité sur bébé Donge de Henri Decoin, Le Désordre et la Nuit de Gilles Grangier, Les Dames du bois de Boulogne de Robert Bresson (photo en tête de texte) … Cette liste est bien entendu destinée à s’étoffer au fil des mois, surveillez la grille des programmes.

Voyage(s) à travers le cinéma français (le film et la série) sont disponibles en DVD et blu-ray, édités par Gaumont.

Catégories : Actualités

3 commentaires

  1. MB dit :

    Bravo Arte!
    et merci

  2. Yves Rouxel dit :

    Il faut quand mème avoir la tv,meuble d’agrément que je n’ai plus depuis belle lurette.Heureusement il y à le fameux replay sur le site de la chaine.

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