Olivier Père

Frayeurs et L’Au-delà de Lucio Fulci

Parmi les films fantastiques signés par Lucio Fulci à partir du début des années 80, L’Au-delà (… E tu vivrai nel terrore! L’aldilà, 1981) est sans conteste le meilleur, et le plus abouti. Il est réalisé juste après Frayeurs qui constitue une sorte de brouillon de ce que Fulci veut faire dans ce domaine : rompre avec un fantastique traditionnel, qu’il soit gothique ou moderne, et s’aventurer dans des récits atmosphériques qui malmènent la logique, le rationnel, jusque dans le traitement du scénario, des personnages et de l’interprétation.

Frayeurs (Paura nella città dei morti viventi, 1980) fait partie avec L’Au-delà et La Maison près du cimetière d’une trilogie informelle dont les ingrédients immuables (demeures hantées, portes infernales, zombies, meurtres sanguinolents et ultra violence baroque) permirent à Lucio Fulci de devenir le pape, avec son rival Dario Argento, du fantastique italien à l’orée des années 80.

Tout commence dans Frayeurs par le suicide d’un prêtre qui va déclencher, dans la petite ville de Dunwich (référence directe à Lovecraft) des événements aussi illogiques qu’atroces dont la succession, scandée par une musique électronique obsédante signée Fabio Frizzi et de maigres dialogues ânonnés par des acteurs hallucinés va tenir lieu de scénario expérimental. Si L’Au-delà est plus réussi, et La Maison près du cimetière plus radical, Frayeurs peut se vanter d’être le film le plus choquant de Fulci, au point que deux scènes célèbres – et répugnantes – furent sévèrement censurées lors de sa distribution française : le crâne d’un marginal transpercé par une chignole électrique et une jeune femme vomissant l’intégralité de ses entrailles.

Frayeurs

Catriona MacColl dans Frayeurs de Lucio Fulci

L’Au-delà reprend l’idée d’une maison et d’une ville qui sont le théâtre d’apparitions macabres et de meurtres spectaculaires. Nous sommes à la Nouvelle-Orléans. Un prologue en sépia, situé au début du siècle, montre le lynchage d’un homme accusé de sorcellerie. Il est crucifié puis défiguré à la chaux vive dans sa chambre d’hôtel. Longtemps après, une jeune femme hérite de l’hôtel tombé en ruine. Des travaux dans les sous-sols inondés du bâtiment vont faire ressurgir le cadavre du sorcier, et enclencher l’ouverture d’une des sept portes de l’enfer, représenté par un tableau maudit.

Cette intrigue permet à Fulci de mettre en scène des mises à mort horribles et des apparitions surnaturelles mais surtout de préciser ce qui faisait la particularité de son précédent film fantastique, Frayeurs : la communication entre différents espace-temps. On aurait tort de réduire l’horreur selon Fulci à un simple Grand-Guignol décadent. Frayeurs, L’Au-delà et La Maison près du cimetière illustrent la thématique fulcienne de la superposition d’univers disjoints, du point de rencontre entre le cauchemar et la réalité, le passé et le présent, le monde des morts et celui des vivants.

Si L’Au-delà est un film génial qui continue d’exercer aujourd’hui une fascination intacte, c’est que les ambitions de Fulci – parvenir à récréer à l’écran le style poétique mais aussi les théories de Poe, Lovecraft, Artaud – rencontrent une parfaite réalisation visuelle et sonore, grâce aux talents conjoints de ses principaux collaborateurs : Dardano Sachetti à l’écriture, Sergio Salvati à la photo, Gianetto De Rossi aux maquillages spéciaux, Fabio Frizzi à la musique. Le succès commercial de ses films précédents a permis à Fulci de bénéficier de moyens qui lui permettent de signer une œuvre totalement aboutie. Fulci trouve aussi en Catriona (Katherine) MacColl, actrice britannique dirigée pour la première fois par le cinéaste italien dans Frayeurs, l’interprète idéale. La beauté diaphane de la jeune femme, la grâce raphaélite de son visage, placées dans un contexte angoissant, inspirent davantage Fulci que les personnages masculins, sans réelle profondeur ou immédiatement sacrifiés. La jeune aveugle à la longue silhouette qui hante le film, jouée par Cinzia Monreale, est elle aussi une figure féminine inoubliable.

 

Comme L’Enfer des zombies précédemment chroniqué, L’Au-delà et Frayeurs sont disponibles en combo blu-ray et DVD, avec un livret et des nombreux suppléments, dans la collection Lucio Fulci éditée par Artus Films.

 

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6 commentaires

  1. Félix dit :

    J’avais déjà essayé de le voir celui-ci, mais je devais être trop jeune ou ça ne devait pas être le bon moment, et quelque chose dans son rythme ou son ambiance m’avait mis hors-jeu… Pourtant, les références à Lovecraft et les images vues ici ou là m’ont toujours attiré…

    Vous me motivez à lui donner une nouvelle chance !

  2. Félix dit :

    (je parlais de L’Au-delà dans mon précédent post)

  3. JICOP dit :

    J’aime beaucoup  » la maison près du cimetière  » : authentique cauchemar lovecraftien . Mais la trilogie complète rassemble de grands moments d’horreur .
    La fin de  » l’au-dela  » est tétanisante dans son illustration de l’enfer .
    C’est vrai que , jeune ,  » Frayeurs  » et  » l’au-dela  » m’avaient surpris par leurs scénarii défiant toute linéarité ou logique apparente , comme l’avait été  » Inferno  » de Dario Argento .
    Sur ce fantastique apparemment dénué de toute logique , les cinéastes Italiens étaient plus inspirés que leurs homologues Américains .

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