Olivier Père

Scanners de David Cronenberg

Scanners (1981) marque l’aboutissement de la première période de la carrière de David Cronenberg, quand celui-ci travaillait dans le secteur étroit du cinéma d’exploitation canadien et était loin de susciter l’intérêt et l’enthousiasme (ou la controverse) qui accompagnent la sortie de ses films depuis Faux-semblants (Dead Ringers, 1988). Pourtant Cronenberg déchaînait déjà les passions, au-delà du cercle des fans de cinéma fantastique qui le défendirent dès ses premiers films. Frissons, Rage et Chromosome 3, jalons importants de l’horreur moderne, avaient rencontré soit l’indifférence, soit le mépris dégoûté de la critique sérieuse et bien pensante, sans parler de l’acharnement de lobbies et institutions canadiennes contre le jeune cinéaste régulièrement traité de pornographe ou de misogynie. Pourtant, les premiers films de Cronenberg, bien que produits dans le système du cinéma d’exploitation, proposent déjà une réflexion intellectuelle sur le sexe, la violence et la répression, très influencée par Reich et Bataille. Le succès commercial inespéré de Scanners, qui adopte la forme d’un thriller hitchcockien et tranche ainsi avec ses autres titres, permettra ensuite au cinéaste de toucher un plus large public grâce à des films prestigieux sans pour autant renoncer à ses obsessions et à son approche du cinéma comme une exploration de la chair et de l’esprit. Scanners, ténébreuse histoire de jumeaux ennemis doués de pouvoirs psychiques extraordinaires, de conspirations entre organisations pharmaceutiques rivales, aborde sous certains poncifs représentatifs du cinéma de genre (course-poursuite, cascades, affrontement du Bien et du Mal, duel final) des thèmes similaires à ceux des romans de William Burroughs et contient des images proches de certaines forme artistiques contemporaines comme le « body art » (la fameuse tête explosive du prologue). Tout cela n’échappa guère aux spectateurs les plus perspicaces et aux admirateurs de la première heure du cinéaste (comme par exemple le jeune critique et cinéphile Olivier Assayas dans les « Cahiers du cinéma » ou dans un autre registre George Lucas si impressionné par le duel de télépathes qu’il pensera à David Cronenberg pour réaliser Le Retour du Jedi), qui ne furent pas le moins du monde surpris lorsque Cronenberg décida dans les années 90 de s’atteler à des projets à la fois plus riches et plus expérimentaux, en adaptant à l’écran Burroughs (Le Festin nu) ou Ballard (Crash).

 

Scanners est diffusé jeudi 31 août à minuit sur ARTE dans la case Trash qui rend hommage à David Cronenberg avec aussi Chromosome 3 le 7 septembre. Les deux films sont disponibles en télévision de rattrapage sur le site d’ARTE (Scanners jusqu’au 30 septembre, Chromosome 3 jusqu’au 7 octobre).

 

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13 commentaires

  1. Jacques M dit :

    J’ai parcouru votre liste des meilleurs films des 80’s (http://www.arte.tv/sites/ol… une vostfr de « Rampage » de Friedkin est-elle trouvable ?
    Merci!

    • olivierpere dit :

      Non je ne crois pas. Cela reste le Friedkin le plus compliqué à voir aujourd’hui (problèmes de droits, édition DVD américaine épuisée) d’autant plus qu’il existe deux montages différents effectués par Friedkin à plusieurs années d’intervalle. Pas revu depuis sa sortie salles en France.

  2. ballantrae dit :

    Scanners joue forcément un rôle essentiel pour tout amateur du cinéma de Cronenberg qui se respecte: il est le révélateur de son univers pour un large public au début des 80′ tout en restant un pur film de genre qui parvient à prolonger en le dépassant le De Palma de Fury.
    Rendre visible et organique le flux de la puissance psychique est le pari osé que remporte haut la main Cronenberg qui s’intéressait déjà dans Chromosome 3 aux affects psychosomatiques d’une maladie mentale.
    Cet opus débouchera sur le visionnaire et indépassable Vidéodrome tout comme sur le plus secret et hivernal Dead zone où les visions de C Walken sont un prolongement des démiurges de Scanners.
    Je me rappelle la scène hallucinante où le réseau téléphonique permet au pouvoir d’un scanner de saboter un réseau informatique. M Mann me semble s’être souvenu de cette scène dans son injustement mal aimé Hacker.
    PS1:je regrette moi aussi que Rampage demeure un film maudit car il m’avait semblé à l’époque assez impressionnant dans sa sécheresse.Je crois que le souci de diffusion est lié et à Dino de Laurentiis qui avait bradé ce film au moment du démantèlement de sa maison de production et peut-être aussi aux frères Weinstein qui avaient acquis les droits.
    Après le sauvetage de Sorcerer, tous les espoirs sont néanmoins permis, non?
    PS2: en deux ans, nous assistons à une véritable hécatombe chez les cinéastes révélateurs du genre horreur américains.Après Craven et Romero , voilà que disparaît T Hooper.Cela fait bizarre comme si un pan de notre jeunesse ( je parle ici aux quadras comme Olivier) se dissipait avec ses noms phares.

  3. Regnault dit :

    Cela me rappelle une intervention de Jean-Baptiste Thoret (lors d’une soirée de projection à Enghien-les-Bains) affirmant que l’université lui avait refusé un mémoire sur Cronenberg car celui-ci était considéré comme un « pornographe ». Aujourd’hui, cela semble bien choquant, même à Paris IV… La case « Trash » débute formidablement. J’ai hâte de revoir « Chromosome 3 ». Merci pour cette programmation.

  4. corced dit :

    C’est quoi toutes ces indications en anglais?

  5. corced dit :

    Enfin merci pour votre commentaire intéressant. Mais quel horaire!!

    • olivierpere dit :

      Le film a été programmé dans la case « Trash » (films de genre réservés aux amateurs d’émotions fortes) qui a un horaire de diffusion nocturne. Dans la mesure du possible nous obtenons les droits en télévision de rattrapage. C’est le cas de Scanners que vous pouvez voir en replay sur le site d’ARTE.

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