Olivier Père

Les Sans-Espoir de Miklós Jancsó

Dans le cadre de sa programmation spéciale Cannes ARTE diffuse mercredi 10 mai à 23h35 Les Sans-Espoir (Szegénylegények, 1965), l’un des chefs-d’œuvre du cinéaste hongrois Miklós Jancsó, en version restaurée. Le film sera également disponible en télévision de rattrapage sur ARTE+7 pendant sept jours.

Les Sans-Espoir fut présenté en compétition au Festival de Cannes en 1966. Ce titre marqua le début de la reconnaissance internationale de Miklós Jancsó après quelques longs métrages et de nombreux courts réalisés à partir de 1950. Tout au long de sa carrière Jancsó n’a eu pratiquement qu’un seul sujet, l’histoire de son pays. Le cœur de son œuvre se concentre autour de la période située entre la seconde moitié du XIXème siècle et le début du XXème, jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale. A savoir la Révolution hongroise de 1848, suivie des luttes sanglantes entre révolutionnaires et contre-révolutionnaires, des insurrections paysannes et de leurs répressions. Pour évoquer ces révoltes brisées de manière allégorique – elles symbolisent la lutte du prolétariat et les dictatures modernes – Jancsó va inventer une forme cinématographique qui évacue la figure du héros ou de l’individu pour filmer le collectif : paysans, insoumis, prisonniers et soldats constituent un chœur où s’exprime la voix d’un ou plusieurs groupes. Délaissant vite un découpage et une grammaire visuelle classiques Jancsó va réaliser à partir des Sans-Espoir des films constitués de longs plans-séquences mobiles qui évoluent d’un groupe à l’autre dans des décors extérieurs, enregistrant dans des chorégraphies virtuoses dialogues et déplacements des corps dans l’espace, tandis que des compositions circulaires symbolisent des structures d’enfermement et de tyrannie. Ceux que l’on surnomme « les sans-espoir » sont des individus ayant participé à la révolution hongroise de 1848. Au lendemain du Compromis austro-hongrois de 1867 qui établit la double monarchie de l’Autriche-Hongrie, remplaçant l’empire des Habsbourg, ils sont pourchassés sans relâche. Ceux qui sont arêtes sont instrumentalisés par l’armée qui les incitent à la délation. C’est cette stratégie de manipulation et de trahison qui est mise en scène par Jancsó dans Les Sans-Espoir, comme une ronde tragique où l’on passe d’un personnage à un autre, parfois dans le même plan. Dans Les Sans-Espoir, on a pu voir un pouvoir dictatorial et brutal écraser toute forme de rébellion. Pour les spectateurs hongrois, l’histoire du long métrage a fait écho à l’insurrection de Budapest qui eut lieu en 1956 et qui fut réprimée dans le sang par l’URSS. Dans ses films suivants, Jancsó ajoutera à ses dispositifs scéniques – sortes de représentations théâtrales en plein air – des chansons et musiques diégétiques, extraites du folklore hongrois – ou des chants révolutionnaires, et inventera une forme inédite de cinéma musical et politique (voir Psaume rouge, son chef-d’œuvre en couleurs, réalisé en 1972.) La nudité féminine y tiendra une place de plus en plus importante. Une nudité davantage libertaire et allégorique que strictement érotique, et participant à une esthétique de l’insoumission.

Janos Gorbe et Zoltan Latinovits dans Les Sans-Espoir
© Clavis Films

Les Sans-Espoir
© Clavis Films

 

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4 commentaires

  1. ballantrae dit :

    Film et cinéaste impressionnants pour lesquels l’idée de cinéma politique n’est pas usurpée dans la mesure où la question dialectique n’y est pas verbale mais véritablement cinématographique, plastique, temporelle ( la question de la durée).
    La Hongrie est un vivier de cinéastes étonnants et forts tels Jancso et Bela Tarr mais aussi Mundruzco -dont vous diffusez White god très fort -ou L Nemes dont j’attends avec impatience les nouveaux opus.

    • olivierpere dit :

      Le nouveau film de Mundruczó est en compétition à Cannes : La Lune de Jupiter (je ne l’ai pas encore vu).

      • ballantrae dit :

        Mundruczo pardon! Bonne nouvelle.
        Je n’avais pas détesté Delta même si à l’évidence il est passé aux choses sérieuses avec ce White dog.
        J’oubliais de citer un autre nom hongrois : G Palfy qui avait fait deux films particulièrement curieux Hic puis Taxidermia.Qu’en pensez-vous? Aviez vous apprécié?

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