Olivier Père

Phantom of the Paradise de Brian De Palma

Après Body Double et L’Année du dragon, entre autres, Carlotta intronise un sixième titre, mythique pour de nombreux cinéphiles, dans sa belle collection Ultra Collector qui propose dans un emballage luxueux au graphisme original un blu-ray, un DVD et un livre exclusif de 150 page constitué de témoignages et de documents : Phantom of the Paradise (1974) de Brian De Palma.

Film culte : ce terme galvaudé est devenu imprononçable. S’il ne devait être attribué qu’à un seul film, ce serait pourtant Phantom of the Paradise, du moins pour certains cinéphiles ayant grandi dans les années 70 et 80. J’ai découvert ce film à treize ans, un peu par hasard, dans une salle art et essai de Saint-Etienne, et il a changé ma vie. C’était dix ans après la première sortie du film. Grand prix du festival d’Avoriaz, Phantom of the Paradise avait été un vrai succès en France, avec plus d’un million de spectateurs. Surtout le film n’avait pratiquement jamais quitté l’affiche, projeté inlassablement dans une salle parisienne, pour le bonheur du premier cercle de ses admirateurs. Des copies circulaient aussi en province, usées et rayées par de trop nombreuses projections. L’état de ruine dans lequel j’ai découvert Phantom of the Paradise n’a pas altéré l’impact du film sur ma rétine.

Hanté par les images et les sons de ce film, j’en guettais la moindre projection, allant jusqu’à voyager pour le revoir, à une époque où il y avait peu de cassettes vidéo, de chaînes de télévision et où la cinéphilie – du moins une certaine tendance de la cinéphilie, autour du fantastique – se vivait encore en contrebande. J’étais arrivé à voir le film une quinzaine de fois en quelques années, en 35mm, en VHS, puis en DVD et Blu-ray. La bande originale de Phantom of the Paradise, signée Paul Williams (également interprète de Swan), était un trésor que l’on écoutait religieusement, comme une relique permettant de revivre l’euphorie provoquée par le film, et de rallumer la flamme de son souvenir.

Phantom of the Paradise

Phantom of the Paradise de Brian De Palma

La première vision, fondatrice de ma passion dévorante et obsessionnelle pour le cinéma, avait été la bonne. Chaque plan de Phantom of the Paradise provoqua en moi un effet inédit qui allait être le déclencheur, sinon de ma cinéphilie, du moins d’un rapport intense au cinéma, entre la jouissance immédiate et convulsive de l’œil et la volonté d’en savoir plus sur la fabrication des images et des sons qui déclenchaient en moi une telle émotion. Cette dialectique entre un spectacle viscéral, baroque et exagérément mélodramatique et une mise en scène réflexive, au cœur du travail de De Palma et particulièrement de Phantom of the Paradise me fascina au plus haut point, en particulier dans les scènes combinant les effets d’identification et de distanciation. Je pense à ce long plan subjectif dans lequel Winslow Leach, le compositeur malchanceux transformé en fantôme de l’opéra moderne, revenu d’entre les morts, pénètre discrètement dans les loges du Paradise, ouvre la porte d’un dressing pour y choisir son costume d’oiseau de malheur, une combinaison noire, puis s’empare d’un étrange masque trônant en haut d’une étagère, sur fond de musique sépulcrale au synthétiseur. Ce mouvement de caméra un peu trop voyant et désuet, associé à un décorum kitsch, point de bascule du film dans sa progression opératique, décupla ma douloureuse empathie pour l’antihéros de De Palma. Mourir pour devenir immortel, porter un masque pour s’exhiber, ce goût du travestissement pour exprimer des émotions intimes, de la monstruosité pour atteindre une paradoxale beauté… autant d’émotions esthétiques contradictoires qui me plongèrent dans un état de sidération proche de la transe, en communion totale et inattendue dont je ne savais rien ou presque avant d’entrer dans la salle et qui « m’a possédé autant que je l’ai possédé. »

Phantom of the Paradise

Phantom of the Paradise de Brian De Palma

Même s’il contient déjà toutes les obsessions de Brian De Palma, Phantom of the Paradise est un titre à part dans la filmographie du cinéaste, puisqu’il emprunte la forme extravagante d’un opéra rock fantastique, et plonge dans la démesure visuelle la plus totale. Son mauvais goût outré ne le rattache pourtant que superficiellement au courant du stupide cinéma camp et kitsch, puisque Phantom of the Paradise reste, au-delà de son décorum et de sa musique disco ou soft rock, un vrai film de cinéaste. Il se distingue des délires bordéliques de Ken Russell par exemple, ou du théâtre de patronage du Rocky Horror Picture Show. La mise en scène de De Palma, d’une intelligence exceptionnelle, est capable d’oser toutes les outrances stylistique en restant d’une cohérence et d’une rigueur absolues. Elle tisse un réseau d’images fascinantes, ironiques et cruelles autour de l’industrie spectacle, du voyeurisme, de l’enregistrement et de la vampirisation. Le film, malgré les apparences, n’a rien d’une parodie. Il emprunte à quatre sources littéraires : Le Fantôme de l’Opéra, La Belle et la Bête, Faust, Le Portrait de Dorian Gray et cite notamment Psychose (la scène de la douche détournée de manière hilarante) et Le Cabinet du docteur Caligari.

Malgré cette débauche de citations et de références, Phantom of the Paradise est peut-être le film le plus intime de son cinéaste. En grand paranoïaque, De Palma s’identifie à son antihéros, fantasme de l’artiste génial et méconnu dépossédé de son œuvre par Hollywood. Le film possède une dimension autobiographique qui n’est pas négligeable. De Palma a vécu les humiliations de Winslow. En 1972 la Warner l’a chassé du montage de son premier film de studio, la comédie satirique Get to Know your Rabbit, pour aboutir à un résultat catastrophique. Phantom of the Paradise est la réponse de De Palma au premier grand traumatisme de sa carrière, un cri de colère, une vengeance, un plaidoyer pour le respect de la création artistique contre les basses manœuvres commerciales.

Débordant d’émotions contradictoires, de l’humour potache au romantisme noir, de l’amour fou au Grand Guignol, Phantom of the Paradise est le grand film de notre adolescence, mais aussi un chef-d’œuvre de cinéma adolescent.

 

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2 commentaires

  1. Xavier Dussau dit :

    Moi aussi, j’ai un lien assez spécial avec ce film. Je me rappelle avoir entendu en 1995 ( je crois) à la radio, Arnold ( un animateur et critique ciné) qui disait qu’un film culte passait le lendemain sur Arte : Phantom or the paradise.

    C’ était un très bon conseil et c’est devenu immédiatement l’un de mes films préférés. Plus tard, à l’université, on pouvait choisir la programmation du ciné club et j’ai naturellement proposé Phantom. C’était une copie de bonne qualité et voir ce film sur un grand écran était très impressionnant.

    On pourrait parler de longues heures de ce film mais je retiendrais la rencontre incroyable entre le style de De Palma et la musique de Paul Williams.

    J’aurais une question : ce film a-t-il directement influencé des cinéastes ? Dans la musique, les Daft Punk ont clairement admis la référence mais au cinéma je ne sais pas trop ( peut-être le personnage de Darth Vador et le plan en caméra subjective à la fin de l’épisode 3).

    • olivierpere dit :

      L’influence directe du film est plus évidente sur le monde de la musique, avec bien sûr Daft Punk. De Palma prétend que Lucas s’est souvenu du fantôme pour le look de Darth Vador, c’est possible, il y a des ressemblances. Léos Carax dit que Phantom of the paradise lui a beaucoup plu quand il l’a vu adolescent, peut-être qu’on en trouvera des réminiscences dans son prochain film Annette, actuellement en préparation. C’est un opéra rock avec des points communs avec Phantom of the Paradise.

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