Olivier Père

Dr. Jekyll et les femmes de Walerian Borowzyk

Il fallait que ça arrive. Perdu dans les oubliettes des années 70, Walerian Borowzyk a droit à son heure de gloire posthume, avec une rétrospective à Beaubourg et un coffret édité par Carlotta qui réunit le noyau dur de son œuvre, entre la France et la Pologne, ses débuts avant-gardistes, ses courts métrages d’animation d’inspiration surréaliste et sa reconversion dans le cinéma érotique, à une époque où l’exploitation crapoteuse et l’expérimentation arty faisaient bon ménage à l’affiche des salles des Champs-Elysées et de province.

Aussi étrange que cela puisse paraître aujourd’hui, les films de Borowzyk avant de devenir des objets de culte chez les amateurs d’euro-trash au même titre que ceux de Jean Rollin ou José Larraz, émoustillaient la France giscardienne qui découvrait dans le sillon du triomphe d’Emmanuelle la mode du porno soft. Borowzyk s’engouffra dans ce courant commercial, d’abord sous la tutelle de Anatole Dauman, producteur de Resnais et d’Oshima puis pour des commanditaires moins prestigieux, apportant une caution culturelle et artistique à un sous-genre marqué par un esthétisme publicitaire de papier glacé.

Borowzyk signera ainsi deux incursions remarquées dans le cinéma fantastique, toujours sous le sceau du sexe et de la transgression. La Bête (1975) inspiré par le mythe de la bête de Gévaudan, fut un succès de scandale.

Dr. Jekyll et les femmes (1981) compte parmi les derniers efforts intéressants de l’esthète polonais, qui y manifeste une fois de plus son goût pour l’érotisme littéraire et le fétichisme d’antiquaire.

Walerian Borowczyk entend avec cette adaptation très personnelle de « L’Étrange Cas du Docteur Jekyll et Mister Hyde » restituer la sexualité débridée que Stevenson aurait expurgée de la version définitive de son roman, en supprimant l’épouse du docteur Jekyll. Le film s’est aussi intitulé Le cas étrange du Dr. Jekyll et Miss Osbourne. Il s’ensuit une collection de visions onirique et sadiques en huis-clos, d’images ouatées où flottent les visages fascinants de Udo Kier (déjà Jack l’éventreur dans le Lulu de Borowczyk réalisé un an plus tôt, hélas absent du coffret), Howard Vernon et Patrick Magee, et la beauté Raphaélite de Marina Pierro (photo en tête de texte), la muse du cinéaste.

Dr. Jeckyll et les femmes explore le motif de la transformation (on y parle de « transfiguration » et de « transcendance ») au cœur du cinéma fantastique, qui fut lui-même le champ de mutations formelles, assimilées à la dégradation irréversible d’un genre roi du cinéma dans les années 70 et 80. Ainsi le roman de Stevenson a-t-il été adapté à chaque décennie depuis la création du cinéma, connaissant des lectures de plus en plus excentriques et irrévérencieuses. Borowzyk se laisse aller à se marottes, flous artistiques, distorsions scalaires, digressions. Il élabore sa mise en scène en fonction de dispositifs sophistiqués dans lesquels le désir de filmer est déporté des acteurs vers les costumes et les bibelots qui meublent le plan. Cette préciosité est souvent étouffante, voire soporifique, mais le film contient des images chocs et décadentes qui ne s’oublient pas.

« … Depuis très longtemps je n’avais rien vu sur l’écran d’aussi beau que ce Docteur Jekyll et Miss Osbourne, et je souhaite à beaucoup de spectateurs d’y perdre, comme moi, la tête » déclara André Pieyre de Mandiargues, dont Borowczyk avait (bien) adapté La Marge, avec Sylvia Kristel et Joe Dallessandro en 1976.

dans Dr. Jekyll et les femmes

Gérard Zalcberg dans Dr. Jekyll et les femmes

Un détail insolite unit Dr. Jekyll et les femmes et Dr Jekyll et Sister Hyde de Roy Ward Baker, une production Hammer de 1971 : contrairement à la tradition, Jekyll et Hyde sont interprétés par deux acteurs différents (un acteur et une actrice dans le cas du film de Baker), et non par un seul comédien rendu méconnaissable par des prothèses faciales. Udo Kier, le beau bizarre, cède la place à Gérard Zalcberg qui joue Hyde sans le moindre maquillage spécial – ses sourcils rasés suffisent à faire de son visage un masque terrifiant. En revanche, Dr. Jekyll et les femmes est le seul film où Jekyll n’ingurgite pas son fameux élixir, mais se plonge dans une baignoire remplie du fluide magique pour se transformer en monstre.

Cette idée assez géniale de mutation par imprégnation, jamais vue ailleurs à ma connaissance, donne les scènes les plus folles du film.

 

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4 commentaires

  1. ballantrae dit :

    Vous m’intriguez beaucoup Olivier car , n’ayant pas revu depuis longtemps les longs de Boro, je ne sais au final ce qu’ils valent en termes d’esthétique et de mise en scène,passée la surprise forcément heureuse de la transgression.
    Vous serait-il possible, même vite fait, de dire ce que vous pensez de chacun des longs métrages du coffret ( je sais en revanche que les courts d’animation sont géniaux),
    Bertrand Mandico qui est un cinéaste que j’aime beaucoup a su ressusciter dans un moyen métrage des images de Boro du coup je ne sais plus s’il les a magnifiées ou si en soi elles étaient déjà magnifiques.

    • olivierpere dit :

      Magnifique est un bien grand mot pour qualifier ces films qui ressemblent davantage aux pièces d’un cabinet de curiosités qu’à des longs métrages (il a participé à un film collectif « collections particulières » dont le titre résume bien son oeuvre), mais on ne peut enlever à Boro son statut (et sa statue) d’esthète décadent, entre fulgurances poétiques, préciosité et ridicule assumé. Il ne manque que Huysmans à son tableau de chasse – toute sa filmographie semble en effet « à rebours ». Je n’ai pas revu les autres films mais Blanche et Goto, empreints de surréalisme, sont ses films les plus respectables aux yeux de la cinéphilie classique, tandis que les deux films produits par Dauman sont ses plus grands succès populaires, et ses films les plus accessibles : J’avais aimé La Bête et Contes Immoraux quand je les ai découverts adolescent. Histoire d’un pêché (retour en Pologne) est réussi, avec Dr. Jekyll il pénètre dans un entre-monde… La suite est difficilement regardable, mais il n’est pas le seul cinéaste à avoir sombré en fin de carrière…

      • ballantrae dit :

        Merci! Comme vous, mes souvenirs concernant les longs sont plutôt lointains et je n’ai jamais revu La bête, Contes immoraux, Goto ou Blanche après un premier visionnage.
        La bête dans mon souvenir est rigolo, un brin foutraque et soudain très beau au gré d’une séquence.Question narration, ce pourrait être bunuelien ( dernière période française Le chrame discret…, Le fantôme de la liberté, etc…) mais sur un mode assez languide et relâché.
        Question subsidiaire( car le coffret n’est pas donné) : est- ce un opus important de votre propre DVDothèque?

        • olivierpere dit :

          Je n’irai pas jusque là : ça reste anecdotique, rigolo comme vous dites… Il y a peut-être d’autres cinéastes des années 70 à redécouvrir avant Borowzyk : Rocha, Syberberg, Reis, Schroeter…

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