Olivier Père

La Féline de Paul Schrader

Elephant vient d’éditer dans un combo Blu-ray et DVD la superbe Féline (Cat People, 1982) de Paul Schrader. Une édition très riche qui contient des images d’archives de Paul Schrader sur le tournage ainsi que des témoignages des acteurs, de Giorgio Moroder et un commentaire audio du réalisateur.

Au début des années 80 le studio Universal entreprit la production de trois remakes de classiques hollywoodiens, comme c’était la mode depuis la fin de la décennie précédente. The Thing de John Carpenter, La Féline de Paul Schrader et Scarface de Brian De Palma. Tous subirent de graves échecs critiques et publics. La Féline fut sans doute le plus conspué des trois. On reprocha à Schrader de profaner le film de Jacques Tourneur, dont l’art reposait presqu’entièrement sur la suggestion, et lassait volontairement planer le doute sur la malédiction qui planait autour de son héroïne. Schrader se justifia en prétextant que son film n’était pas à proprement parler un remake, et qu’il n’aurait pas du porter le même titre que la version originale de 1942. Ce supposé blasphème tient à la nature explicite de La Féline, qui mêle érotisme trouble, violence gore, prothèses et maquillages qui permettent d’exhiber (brièvement) des transformations à vue. Pourtant La Féline n’a rien d’un film fantastique jouant sur le suspens, les morceaux de bravoure et les effets spéciaux spectaculaires. Pour la première fois de sa carrière Schrader, scénariste vedette du Nouvel Hollywood, n’a pas écrit le scénario de son film. On le doit à Alan Ormsby, choix étrange pour un film de studio puisque Ormsby était connu pour sa collaboration avec Bob Clark (Le Mort vivant) et avait signé un film d’horreur à petit budget sur un tueur en série inspiré d’Ed Gein, particulièrement malsain, Deranged. Mais La Féline, film de commande, se révèle aussi personnel, sinon davantage, que les précédents longs métrage écrits et réalisés de Paul Schrader. Le cinéaste délaisse les conventions du film d’horreur et privilégie l’érotisme, l’onirisme et le symbolisme. L’histoire de cette secte millénaire adepte de la bestialité offre à Schrader le prétexte de parler de Eros et Thanatos, de virginité, d’inceste et de relations sadomasochistes. Schrader opte pour une approche mythologique de la sexualité et de la part animale, sous influence jungienne. Il glisse aussi des références à Vita Nova de Dante, sur la passion éprouvée pour une jeune femme inaccessible – déjà présentes dans le scénario d’Obsession réalisé par Brian De Palma. Schrader s’éloigne du réalisme de ses premiers films pour une stylisation extrême de tous les éléments dramatiques et esthétiques, ce qui confère à La Féline un univers visuel absolument fascinant. Les contributions du décorateur Ferdinando Scarfiotti (collaborateur de Bertolucci), du directeur de la photographie John Bailey et du compositeur Giorgio Moroder furent essentielles à la réussite artistique de La Féline, sans oublier l’incroyable beauté de Nastassja Kinski (photo en tête de texte), parfaite dans le rôle principal. Cette succession d’images maniéristes à la colorimétrie hallucinante, nimbées par les lourdes nappes de synthétiseur de Moroder, associé à David Bowie le temps d’une chanson géniale, déclencha l’incompréhension ou la moquerie au moment de la sortie du film. Si The Thing et Scarface furent considérés quelques années après leur réception catastrophique comme des chefs-d’œuvre, la réhabilitation de La Féline fut plus tardive, et elle n’est encore aujourd’hui que partielle. Il s’agit pourtant d’un des meilleurs films de Schrader, entre Blue Collar et Mishima. Les excès en tous genres et le caractère fantasmatique de La Féline en font un film monstre, à la beauté enivrante : un objet de culte, et pour une fois cette expression n’est pas galvaudée.

La Féline de Paul Schrader

La Féline de Paul Schrader

 

 

 

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11 commentaires

  1. Regnault dit :

    Malcolm McDowell m’avait terrifié pour la vie avec son rôle dans le féroce « Caligula » de Tinto Brass. C’est comme s’il avait (involontairement) apporté une dose d’horreur supplémentaire à « La féline ». La musique, comme vous semblez le souligner, est génialissime. « Irena’s theme »…
    De belles références, et détails que je ne connaissais pas.

    • olivierpere dit :

      McDowell a très certainement été choisi par Schrader pour ses rôles précédents de psychopathes dans Orange mécanique et Caligula, et pour son anglicité qui rend crédible son personnage non américain. Avec Nastassja Kinski ils forment un couple frère soeur très magnétique.

  2. ballantrae dit :

    Pas revu depuis des lustres mais un souvenir fort du côté à la fois sexuel et putride du film.
    Belle photo qui rend bien les couleurs d’une Afrique mythique et la magie vaudou (encore Tourneur!)de la Nouvelle Orléans et cette musique puissante de Moroder et Bowie.
    Les scènes de métamorphose sont aussi belles je pense que dans le Landis et le Dante quasi contemporains ( série à compléter par La compagnie des loups , film un peu oublié dont je ne sais ce qu’il vaut avec le recul) et à l’évidence Schrader a accompli une sorte de grand écart entre monde contemporain et malédictions ancestrales qui dialogue avec The exorcist ( et enterre La nurse du même Friedkin qui lorgne vers la même direction, non?).
    Schrader est un auteur bizarre, très inégal mais il a réussi qqs films: Blue collar, Mishima mais aussi Hardcore ou Affliction d’après R Banks.
    Et n’oublions pas le scénariste de Scorsese, De Palma (Obsession est un sacré bel objet néohitchcockien) ou Pollack (Yakuza tout de même!).

    • olivierpere dit :

      Vous citez en effet ses meilleurs films. Sa fin de carrière est assez pathétique. C’était pourtant l’une des têtes pensantes du cinéma américain des années 70. La Féline me fait une impression plus forte à chaque nouvelle vision. Les qualités du film apparaissent aujourd’hui plus certainement qu’à sa sortie en 1982.

      • ballantrae dit :

        J’avais vu aussi Light sleeper il y a longtemps qui me semblait très bien, avec W Dafoe.
        En revanche Patti Hearst ou Comfort of strangers sonnent bien faux…

      • ballantrae dit :

        Il faudrait mener une réflexion sur l’influence tourneurienne aujourd’hui via ce remake et celui de Sam Raimi (Drag me to hell / RDV avec la peur) mais aussi avec des films tels que It follows ou plusieurs J Nichols (Take shelter bien sûr, Mud mais aussi notamment cette superbe scène nocturne de trajet sans phares qui ouvre Midnight special qui est certes parfois déconcertant mais moins raté selon moi que vous ne le dites).
        Notons que Tourneur a fini sa vie non loin de chez nous à Bergerac.Je crois qu’il serait bien de songer à honorer sa mémoire un de ces quatre et localement et nationalement: il est mort en 1904-trop tard pour le centenaire ou les 110 ans!- et mort en 1977- en revanche on est bons pour les 40 ans).Soyons fiers, sans faire dans le cocardier crétin très à la mode en ces temps d’euro, qu’un cinéaste français ait su devenir un grand cinéaste américain aussi singulier et important.

        • olivierpere dit :

          L’influence de Tourneur, et plus particulièrement « I Walk with a Zombie » se retrouve aussi dans les films de Pedro Costa, souvent décrits comme des expériences vaudous.

          • ballantrae dit :

            Je n’y avais jamais songé mais pourquoi pas?
            Costa est un cinéaste important auquel on en songe pas assez à cause d’abord de la distribution compliquée de ses derniers films…
            J’avais rencontré assez longuement E Machuel son chef op pour Casa de lava et Ossos qui n’hésitait pas une seconde à le placer haut dans son panthéon des plus belles rencontres alors qu’il a bossé avec Bresson et Pialat.
            Selon lui, il était le seul avec Sokourov a avoir réussi à faire un travail pictural probant avec le numérique.

  3. Guillaume Paul dit :

    Bel hommage à ce film entêtant trop souvent mésestimé en effet…j’ai hâte de le redécouvrir en haute définition! Pour l’anecdote il me semble avoir lu que Paul Schrader voulait une esthétique similaire à celle Technicolor de « Suspiria » et Dario Argento lui avait même prêté sa copie personnelle en pleine pré-production de « La féline ». Je me demande aussi si Schrader au détour d’une scène de son film n’avait pas vu « Wolfen » de Michael Wadleigh, avec ses étranges effets de vision subjective des prédateurs (vision « récupérée » des années plus tard par John McTiernan sur « Predator »).

    • olivierpere dit :

      Vous avez raison. Dans les commentaires audio de ce blu-ray Schrader insiste beaucoup sur l’influence du Conformiste de Bertolucci, film qui a eu en effet un impact énorme sur les cinéastes américains de la génération de Schrader (Ferrara le cite aussi comme un de ses films préférés), et qui motiva le choix de Scarfiotti pour la direction artistique. Mais il apparaît évident que Schrader s’est inspiré de Suspiria, référence moins « noble » que Bertolucci mais tout aussi prégnante, sinon davantage. Il faut dire que la séquence de la piscine de Suspiria était déjà une citation de La Féline de Tourneur.

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