Olivier Père

Je suis un fugitif de Alberto Cavalcanti et Noose de Edmond T. Gréville

L’éditeur Doriane Films nous permet de découvrir et d’admirer dans sa collection de DVD « typiquement british » deux titres trop rares et méconnus du cinéma anglais, qui ont les particularités communes d’appartenir au genre du film noir de la fin des années 40 et d’être signés par deux réalisateurs étrangers, voyageurs insaisissables ayant travaillé et souvent donné le meilleur d’eux même en Grande-Bretagne : Je suis un fugitif (They Made Me A Fugitive, 1947) de Alberto Cavalcanti et Noose (1948, photo en tête de texte) de Edmond T. Gréville.

Je suis un fugitif

Je suis un fugitif

Ces deux films sont ancrés dans le contexte de l’Angleterre de l’immédiate après-guerre qui a vaincu l’ennemi nazi mais doit faire face à la crise morale qui traverse tout le pays au moment de la reconstruction, et une bataille interne avec le développement du marché noir et des activités illicites de la pègre. Un trafic de marchandises qui tourne mal sert de point de départ à Je suis un fugitif. Un ex pilote de la Royal Air Force (interprété par Trevor Howard), ancien héros de guerre sombré dans la déchéance et l’alcoolisme à son retour à la vie civile, accepte de travailler pour des trafiquants qui dissimulent des marchandises – et de la drogue – dans des cercueils. Accusé à tort du meurtre d’un policier lors d’une opération qui tourne mal, il se retrouve en prison et parvient à s’évader, bien décidé à prendre sa revanche. Sur un postulat plutôt hitchcockien – un faux coupable, un homme en fuite à la fois recherché par la police et la pègre – Cavalcanti signe un excellent film d’action et d’atmosphère, plein de suspens, presque entièrement tourné en studios, ce qui lui confère une ambiance très stylisée et parfois onirique, avec une utilisation remarquable des décors, comme cet affrontement final et meurtrier sur les toits du local des pompes funèbres qui sert de repère aux gangsters, avec une grosse enseigne « RIP » qui acquiert une dimension symbolique. Ce film violent et brutal n’est pas totalement dépourvu du fameux sens de l’humour britannique. Alberto Cavalcanti, cinéaste né au Brésil, débuta sa carrière cinématographique en France dans le giron de l’avant-garde muette, du film d’art et de l’essai documentaire. On retrouve son goût de l’expérimentation dans les productions commerciales qu’il réalisera en Grande-Bretagne comme Je suis un fugitif, avec des effets visuels et sonores, des angles et des mouvements de caméra inattendus, des jeux de miroirs, notamment dans les scènes de violence impliquant le méchant de l’histoire, Narcy (Griffith Jones), un dandy crapuleux et sadique qui en rajoute dans l’abjection.

Je suis un fugitif

Je suis un fugitif

 

Noose est plus surprenant encore, car le film de Edmond T. Gréville est un feu d’artifices de ruptures de ton et de mélange de genres, un thriller totalement imprévisible dans lequel on passe sans transition de l’humour le plus fin à la violence la plus glaçante, au gré d’une intrigue qui n’est pas sans points communs avec la « screwball comedy » hollywoodienne, le « slapstick » (la scène de bagarre finale) mais aussi le réalisme poétique français. Hybride, le film l’est aussi par sa distribution, avec des acteurs très typés dont les personnages semblent parfois appartenir à des films différents.

La mise en scène de Gréville est constamment inspirée, avec une écriture cinématographique très musicale et poétique qui multiplie les rimes visuelles, les ellipses, accorde une importance quasi fétichiste aux objets, souvent utilisés comme des transitions entre les séquences.

Dans le Londres de l’après-guerre, le gangster Sugiani (Joseph Calleia) d’origine italienne, aussi haut en couleur que dangereux et impitoyable, règne en maître sur le marché noir. Il élimine tous les témoins susceptibles de le gêner dans ses affaires. Au début du film une de ses anciennes maîtresses est retrouvée noyée dans la Tamise. Une journaliste américaine qui n’a pas froid aux yeux décide de mener l’enquête sur Sugiani, bien décidée à le faire tomber. Cette journaliste belle et déterminée, interprétée par Carole Landis dont ce sera le dernier rôle (elle se suicidera la même année, à l’âge de 29 ans), semble tout droit sortie de The Front Page. Sugiani, pas insensible à son charme, tente d’abord de l’amadouer, puis devient menaçant. Sugiani est un personnage ridicule qui s’est enrichi par le crime et vit dans le luxe à la manière d’un Al Capone à la tête d’un petit empire, obsédé par les jolies jeunes femmes comme sa dernière conquête, une starlette impressionnée par sa fortune. Cela permet à Gréville – lui aussi amateur de beauté féminine – de surprenants moments d’érotisme. Erotisme, humour, violence… Noose flirte même avec le film d’horreur avec le personnage du « barbier », tueur à la solde de Sugiani, sinistre nabot doté d’une silhouette difforme et effrayante qui prend plaisir à torturer les femmes dont son patron veut se débarrasser.

Noose

Noose

Les qualités de Noose (titre qui signifie « nœud coulant ») sont inversement proportionnelles à sa notoriété. Il compte parmi les films anglais des années 40 à voir absolument. Cet oubli s’est malheureusement étendu à l’ensemble de la carrière de Gréville, cinéaste passionnant, parfois excentrique et délirant, toujours anticonformiste, qui a aussi réalisé l’un des meilleurs films français des années 30, Remous, mélodrame sur le thème de l’impuissance sexuelle.

 

 

 

 

 

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