Olivier Père

Sur la piste des Mohawks de John Ford

Sidonis propose en DVD et Blu-ray à la vente à partir du 22 janvier dans sa collection « westerns de légende » Sur la piste des Mohawks (Drums Along the Mohawk, 1939). Il s’agit du premier film de John Ford tourné en couleur (en Technicolor) et il faudra attendre 1948 et Le Fils du désert pour que le cinéaste réutilise ce procédé, ne lui trouvant pas les mêmes attraits que le noir et blanc. Pourtant le résultat est visuellement splendide. C’est un film sur l’édification des États-Unis, et donc une œuvre essentielle dans sa filmographie, presque une scène primitive. Nous sommes en 1776. Un jeune homme a épousé une fille de bonne famille de la côte Est et l’emmène dès la fin de la cérémonie dans sa ferme de la vallée des Mohawks, dans l’Ouest sauvage. Pour la citadine, cette nouvelle vie est décourageante et terrifiante, car les pionniers sont régulièrement victimes de raids ourdis par des Indiens alliés aux ennemis Anglais. Le génie de Ford, c’est de filmer à la fois l’anecdote et l’universel, la vérité et la légende. On devine la part d’idéalisation dans ces tableaux d’une grande beauté plastique montrant les travaux saisonniers, les moments de liesse ou les événements tragiques, mais Ford ne sombre jamais dans l’image d’Epinal. Il n’occulte pas la rudesse et la violence de la vie des pionniers, et surtout il accorde une confiance limitée dans les vertus de l’enluminure. Une des plus belles et fameuses scènes du film, abondamment commentée, montre Henry Fonda au retour d’une sanglante bataille contre les Anglais. Aucune image n’est montrée du conflit, pris dans une ellipse entre le départ joyeux et le retour des survivants. C’est le monologue halluciné de Henry Fonda, filmé en un long plan seulement interrompu par l’agonie d’un blessé dans la pièce voisine, qui raconte à sa femme les désastres de la guerre. Comme Sal Mineo évoquant dans la pénombre les horreurs des camps de concentration dans Exodus de Otto Preminger (1960), cette scène bouleversante (Fonda improvise-t-il ? Combien y eut-il de prises?), bâtie sur la puissance évocatrice de la parole est plus impressionnante que la plus spectaculaire reconstitution guerrière. Dans Sur la piste des Mohawks, on retrouve la petite communauté fordienne, cette troupe d’acteurs pittoresques qui campent immuablement les seconds rôles des films du cinéaste (Francis Ford, Ward Bond, John Carradine…), entourant le couple vedette formé par Fonda et Colbert. Le film retrace un moment de l’Histoire des États-Unis jusqu’à la naissance de la bannière étoilée, mais aussi l’histoire de la naissance d’un couple, et fait le va-et-vient entre les tragédies collectives (guerres indiennes, fermes brûlées) et privées (la perte d’un enfant), intimement liées. Henry Fonda incarne comme à son habitude une forme d’aristocratie populaire, une élégance terrienne, face à la pugnacité charmante de Claudette Colbert, une des nombreuses femmes combattantes et maternelles du cinéma de John Ford.

Sur la piste des Mohawks de John Ford (1939)

Henry Fonda et Claudette Colbert dans Sur la piste des Mohawks (1939)

Alors que la grande rétrospective John Ford à la Cinémathèque française se poursuit jusqu’au 23 février, nous vous invitons à lire deux livres formidable sur le cinéaste américains publiés en France à cette occasion : John Ford l’homme et ses films de Tag Gallagher (éditions Capricci) qui est n’est pas la traduction – malgré son titre – de la vaste biographie de Gallagher consacrée à Ford mais un nouvel essai, passionnant,  qui étudie l’oeuvre et les thèmes fordiens et John Ford penser et rêver l’histoire, ouvrage collectif sous la direction de Jacques Deniel, Jean-François Rauger et Charles Tatum, Jr (éditions Yellow Now) qui regroupe des textes inédits de critiques de différents horizons.

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