Olivier Père

J’accuse ! de Abel Gance

Lobster vient d’éditer en DVD J’accuse ! de Abel Gance. Pas le film parlant de 1935, mais le film muet de 1919, que l’on a cru perdu dans son intégralité après un incendie des dépôts de la Cinémathèque française en 1980 et qui a été retrouvée et restaurée en 2008 dans sa version longue en trois parties d’une durée totale de 166 minutes. J’accuse ! demeure l’un des chefs-d’œuvre de la période muette de Gance, avec bien sûr La Roue et Napoléon.

ARTE avait diffusé cette version le 11 novembre 2014 à minuit, agrémentée d’une musique symphonique et électronique inédite commandée par la ZDF et ARTE à Philippe Schoeller.

Malgré son titre J’accuse ! n’a rien à voir avec l’article de Zola et pourtant l’homonymie n’est pas fortuite, Gance choisissant la forme pamphlétaire – mais pas seulement – pour filmer la guerre et ses conséquences tragiques.

Gance filme l’avant, le pendant et l’après de la Première Guerre mondiale, même s’il accorde à ces trois périodes une durée et une importance inégales. Elles permettent toutefois de s’attacher avant tout à trois personnages et à installer une forte tension émotionnelle et mélodramatique, loin du simple récit guerrier.

Le film met en relief deux hommes que tout sépare issus d’un même village. L’un, Jean Diaz (Romuald Joubé), est poète et porte la joie de vivre, ainsi que l’amour pour sa vieille mère ; l’autre, François Laurin (Séverin-Mars), est une brute qui rend sa femme, Edith (Maryse Dauvray), contrainte au mariage par son père, malheureuse. Jean et Edith tombent amoureux. La guerre éclate. Jean et François, qui se haïssent à cause de leur rivalité amoureuse, découvrent avec stupeur qu’ils sont dans le même régiment. Ils apprennent à se connaître pendant la guerre, et deviendront même amis, liés à la fois par l’amour qu’ils éprouvent pour Edith et la vie dans les tranchées. Pendant ce temps loin du front Edith est violée par des soldats allemands et donnera naissance à une petite fille…

Gance qui bénéficia de moyens considérables effectuera des prises de vues de batailles avec des vrais soldats, tandis que la guerre fait encore rage en France, conférant au film une authenticité assez hallucinante. La mise en scène, le montage et aussi le jeu des acteurs frappent par leur modernité et leur dynamisme, loin d’un cinéma français d’avant-garde figé et théâtral. Le génie et le lyrisme de Gance, Hugo du cinéma, éclatent dans les scènes intimes comme dans les grands mouvements de foule.

Contrairement aux idées reçues en partie colportées par le cinéaste en personne, le J’accuse ! de 1918 n’est pas un film pacifiste. C’est un mélodrame qui exacerbe les valeurs patriotiques et exalte le sentiment national qui unit les Français face à l’ennemi, mais aussi un patchwork aux intentions et aux idéologies parfois contradictoires. Le film ne cache rien de l’horreur de la guerre, des conditions et de l’état d’esprit des « poilus » dans les tranchées, tandis qu’une scène fameuse montre soudain un guerrier gaulois (Vercingétorix?), symbole de la France éternelle guider les soldats lors d’un assaut victorieux contre les troupes allemandes. Quant à la marche finale des soldats morts, invoqués dans le délire de Jean Diaz, ils ne ressuscitent pas pour condamner la guerre, l’armée ou les politiciens mais pour couvrir de honte et de culpabilité les civils restés loin du front, et aux comportements peu moraux (femmes infidèles, profiteurs…)

Cette marche des morts sera reprise dans la version de 1935 de J’accuse de manière encore plus macabre et spectaculaire avec une signification bien différente : avertir l’opinion mondiale et empêcher qu’un nouveau conflit embrase l’Europe. En pure perte.

 

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