Olivier Père

Un témoin dans la ville de Edouard Molinaro

D’Edouard Molinaro qui vient de disparaître (le 7 décembre à l’âge de 85 ans) on retiendra une carrière placée sous le signe de la comédie et du star-system tricolore. Habile et modeste artisan du cinéma populaire français Molinaro était surtout connu pour des triomphes du box-office comme La Cage aux folles ou L’Emmerdeur, ses titres les plus célèbres. Celui qui avait dirigé Louis de Funès, Alain Delon, Annie Girardot, Brigitte Bardot et tant d’autres vedettes du cinéma français s’était spécialisé dans les adaptations théâtrales et s’était souvent plié à des commandes guères personnelles et plutôt anodines. Comme beaucoup de cinéastes de sa génération il avait sans doute donné le meilleur de lui-même au début de sa filmographie, comme en témoignent l’amusant La Chasse à l’homme (1964) et surtout Un témoin dans la ville (1959), troisième long métrage du cinéaste, vu récemment en hommage au réalisateur et beaucoup aimé.

Connu pour ses comédie légères Molinaro a pourtant débuté sa carrière en adaptant Frédéric Dard (Le Dos au mur, 1958), Albert Simonin (Des filles disparaissent, 1959) ou Georges Simenon (La Mort de Belle, 1961), des films à redécouvrir, dans la pure tradition du cinéma criminel à la française. Un témoin dans la ville, d’après un roman de Boileau-Narcejac, ne déroge pas à la règle et s’impose comme un excellent polar. Il se distingue de l’abondante production policière de l’époque, par son ton et son style. Le film, sans qu’on puisse estimer la fidélité au roman de Boileau-Narcejac qu’on a pas lu, débute comme une machination criminelle, avec un meurtre en scène d’ouverture suivi du meurtre de l’assassin, commis par le mari de la victime, une femme adultère. Cet enchevêtrement vertigineux de scènes violentes, de retournements de situations et de plans machiavéliques évoque l’univers des auteurs des Diaboliques et de Sueurs froides bien sûr, mais annonce aussi les « gialli », films criminels italiens en vogue dans les années 60 et 70, souvent inspirés par les films d’Alfred Hitchcock, les « krimi » allemands d’après Edgar Wallace ou les productions britanniques de la Hammer.

Le film de Molinaro débute donc comme de nombreux thrillers se terminent, par une vengeance et l’enchaînement de deux meurtres aussi parfaits qu’inattendus. La suite l’est plus encore, puisque l’assassin, dévisagé par une rencontre inattendue – un chauffeur de taxi venu chercher son client – va passer le reste du métrage à tenter d’éliminer le témoin gênant avant qu’il ne prévienne la police. S’ensuit une filature dans le Paris nocturne, prétexte à des prises de vues presque documentaires qui mettent en scène la faune humaine des nuits blanches parisiennes : clients de night-clubs, alcooliques, somnambules, soldats américains et touristes étrangers en goguette, prostituées et bien sûr les radio-taxis, qui faisaient leur apparition à l’époque et se trouvent au cœur du récit. Le film comporte de beaux moments d’ambiance pittoresque mais aussi de suspens, comme la filature dans le métro. Coproduction oblige, ce film typiquement parisien au style réaliste fait appel dans deux des rôles principaux à des acteurs italiens Franco Fabrizzi en chauffeur de taxi et Sandra Milo en standardiste amoureuse de lui, ce qui renforce le côté « giallo » du long métrage de Molinaro. Lino Ventura est formidable comme souvent en assassin pris au piège, capable d’attirer la sympathie du spectateur malgré sa détermination criminelle. Ventura démontre une fois de plus qu’il pouvait faire preuve de subtilité malgré sa carrure d’athlète et sa gueule de lutteur, atteignant ici une véritable dimension pathétique. Un témoin dans la ville fut souvent comparé aux polars en noir et blanc de Melville – il est vrai que les scènes de Pigalle la nuit évoquent Bob le flambeur. Ce n’est pas un hasard puisque les deux films partagent le même directeur de la photographie, le talentueux Henri Decaë, qui signe l’image entre 1958 et 1960 de pas moins de onze films, parmi lesquels Ascenseur pour l’échafaud, Les Cousins, Les Quatre Cent Coups, Un témoin dans la ville, Les Bonnes Femmes, Plein Soleil… Beau palmarès. Molinaro contemporain de la Nouvelle Vague n’a jamais fait partie de ce mouvement mais son film, comparé à d’autres polars de la même période, possède une touche de modernité, notamment grâce à la musique jazz de Barney Wilen dont c’est la première contribution pour le cinéma.

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