Olivier Père

Scarface de Brian De Palma

Splendor Films ressort demain, dans une version restaurée et pour son trentième anniversaire, Scarface de Brian De Palma (1983). Scarface est un grand film monstre. Je l’ai vu doublé en français le premier jour de sa sortie dans une salle de province, à l’âge de douze ans, et ce fut une expérience fondatrice dans ma vie de cinéphile, comme beaucoup d’autres spectateurs dans le monde. Mais cela, j’allais le découvrir beaucoup plus tard. Car en 1983 (l’année du Retour du Jedi !), Scarface est très mal reçu par le grand public : la mode des films violents et adultes est passée. Quant à la critique, solidaire de la censure, elle s’acharne contre cette exhibition de violence et de vulgarité, et stigmatise l’outrecuidance d’un film qui ose moderniser le chef-d’œuvre de Hawks (1932). Si on salue parfois la virtuosité de De Palma, c’est pour mieux regretter qu’elle serve un remake aussi contestable.

Michelle Pfeiffer et Al Pacino

Michelle Pfeiffer et Al Pacino

Pourtant, quelques années plus tard, Scarface deviendra, avec les polars de Hong Kong, l’influence principale du cinéma d’action hollywoodien des années 90 – et particulièrement des productions de Joel Silver – qui va singer, à la sauce commerciale (plus d’humour et moins de noirceur), l’exubérance visuelle, les sanglants règlements de comptes, les dialogues à l’obscénité délirante de la fresque de De Palma. Puis, quelques années plus tard, il deviendra un véritable classique, au même titre que les succès immédiats de Coppola et Scorsese, amis mais concurrents directs du cinéaste.
Scarface
, comme les westerns de Leone, a engendré une descendance infâme parce qu’il était un morceau de cinéma suffisamment funèbre pour enterrer un genre, le film de gangsters, plutôt que de le revitaliser.

Revoir aujourd’hui Scarface, c’est donc revoir un film étalon des années 80, en même temps que le glorieux et tardif vestige de la décennie précédente. C’est en effet dans Scarface que l’influence de Peckinpah sur De Palma se fait le plus ressentir, à cause de ce mélange de trivialité et de sophistication, qui débouche sur une esthétique à la fois spectaculaire et distanciée de la violence. Le mouvement interne du film effectue la jonction entre deux époques du cinéma de genre, passée (réalisme crasseux) et future (violence chorégraphique). Le film de De Palma est clairement scindé en deux : une partie nerveuse, qui montre l’ambition démesurée d’un réfugié cubain, Tony Montana, petite frappe hystérique interprétée par un Al Pacino survolté qui tient là le rôle de sa vie, et une seconde partie énervée, qui montre son déclin, une fois le rêve américain (mal) acquis, pour cause d’excès de paranoïa, de coke et de violence, encore. Contrairement à ses piteux imitateurs, la caméra de De Palma n’épouse jamais les dérèglements schizophréniques de ses personnages. Elle les enregistre avec une froide virtuosité. Le film, écrit par Oliver Stone, se vautre sans y croire dans le psychologisme destroy et s’en échappe pour rejoindre le cinéma d’horreur lorsque Montana sombre dans la démesure névrotique. Partant du documentaire (ou plutôt du reportage télé), le film s’achemine vers l’opéra (l’inégalé carnage final rouge et or, où Pacino, du haut de son balcon, crache flammes, sang et poudre).

La scène pivot du film est un clip didactique hilarant qui montre la circulation de l’argent de la drogue. Géniale équivalence avec le film de Hawks, les plans de mitraillettes crépitantes sont remplacés par ceux d’une machine à trier les billets, au bruit identique. On retrouve ici l’humour sarcastique de De Palma qui finit de ridiculiser les intentions pamphlétaires du politologue enfariné Oliver (complètement) Stone. Témoins de cette progression très impure du réalisme au fantastique, les scènes de meurtre sont filmées soit comme des « snuff movies » (la fameuse scène de torture à la tronçonneuse), soit comme des rituels théâtraux.
Dans la carrière de De Palma, Scarface est, à défaut d’un projet personnel (le producteur Martin Bregman – Serpico – avait d’abord pensé à Sidney Lumet), un récapitulatif des mauvaises pulsions qui animent son cinéma, ici violemment expulsées : voyeurisme, impuissance, castration, inceste, tout y est. Après cet épanchement sanguin de bas instincts, De Palma, s’il ne se départira pas de son cynisme, tendra vers des films de plus en plus cérébraux et désincarnés (Snake Eyes, Mission : impossible, où les hectolitres de sang déversés dans Scarface se muent en une unique goutte de sueur) avant de retrouver la trivialité conceptuelle de L’Esprit de Caïn avec Femme fatale. Après avoir déclenché beaucoup de passion et de controverse des années 70 à 2000, le cinéma de Brian De Palma a un peu disparu de la carte. Affaibli par de nombreux bides commerciaux, lâché par la critique et ses fans, De Palma n’a plus la cote. Qu’importe. On continue de l’aimer, lui et son cinéma qui ne parle que de destruction et d’explosion, d’échec, de désastre. Et le pouvoir de fascination de ses films, Scarface en particulier, demeure absolument intact.

 

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10 commentaires

  1. Jean-Pascal Mattei dit :

    Comme beaucoup, je découvre le Balafré en VHS (je le verrai plus tard sur grand écran lors d’un cycle Classiques au Pathé Madeleine, que vous devez connaître de par vos origines), concourant à en faire un « hit » locatif. Ce titre possède sans doute pour toute une génération une valeur de madeleine (encore) proustienne, alors que pour un public plus jeune, celui des rappeurs et des amateurs de jeu vidéo (notamment « GTA »), il représente aussi un succès de malentendu (Jamel Debbouze avouait que la phrase « J’ai des mains faites pour l’or et elles sont dans la merde ! » parlait à tous ceux, en banlieue ou ailleurs, qui se sentent exclus du festin économique). Pourquoi de malentendu ? Parce que De Palma ne filme pas un martyrologe mais la résistible ascension puis la chute d’une caricature de self-made-man aux origines étrangères (comme tous les Américains, à l’exception des natifs Amérindiens). Voici pourquoi, contrairement à vous, je tiens « Scarface » pour un grand film politique sur le capitalisme et, par la bande, sur la capitale occidentale, économiquement parlant, du cinéma, Hollywood (Scorsese, lors de la première à New York, dira à Steven Bauer : « You guys are great – but be prepared, because they’re going to hate it in Hollywood… because it’s about them »). La satire rejoint l’hystérie, l’ironie l’opéra, et Tony Montana perdra tout, ami, sœur, femme et vie à cause de son arrivisme forcené. Homme sans qualités et sans progéniture (mais pas sans morale : il se refuse à tuer un enfant), le Petit César cubain incarne mieux qu’un autre les années Reagan, leur outrance, leur vulgarité, leur cynisme (Bret Easton Ellis s’en souviendra dans son portrait du trader d’ « American Psycho », titre idéal pour définir Tony M.). Il fusionne en un seul caractère les deux visages en Janus du « Phantom of the Paradise », autre fable sur la réussite et le commerce, celui de Winslow, le créateur candide, et celui de Swan, le producteur avide (pléonasme). Toujours moral mais jamais moralisateur, De Palma suit un antihéros « bigger than life » qui croyait pouvoir posséder le monde et finira dans une piscine sanglante, noyé comme ses rêves par un tueur silencieux (« When you have to shoot, shoot, don’t talk » préconisait déjà Tuco chez Leone). A l’opposé de « Mafia Salad », comédie sinistre paraphée par un travelling panoramique à 360° qui tourne à vide, « Scarface » constitue un drame où l’on rit beaucoup (comme « Psychose »). Dix ans plus tard, De Palma signera le funèbre et mélancolique « L’Impasse », relecture romantique de cet « american way of life » basé sur la violence et la sentimentalité (la tronçonneuse devenant perceuse dans « Body Double »). Plus encore que Scorsese ou Ferrara, et à des années-lumière de Mann avec son ersatz « Miami Vice » (la série avec ses flamands roses au générique, dont le thème d’Harold Faltermeyer ferait presque passer les ritournelles de Moroder pour du Bach !), il nous donnait à voir l’itinéraire d’un « affranchi » aux allures de « Mabuse » au petit pied, incapable de lire correctement les images de son mur de vidéosurveillance (comme Cage dans « Snake Eyes ») : la tragédie d’un homme ridicule se double d’une réflexion sur les apparences et les images, portée à son point de fusion narratif et politique dans « Redacted ». Un dernier mot sur le chemin pris par De Palma : là encore, je ne vous rejoins pas tout à fait sur « Mission impossible », grand film physique radiographiant les années 90 (tandis que « Mission to Mars » semble inspirer grandement « Gravity », Connie « Demonlover » Nielsen ou Sandra « Miss FBI » Bullock – choisis ton égérie, camarade) ni « Femme fatale », reflet féminin de « L’Esprit de Caïn », films-cerveaux ludiques mais inaboutis. « Passion », qui cite Godard jusque dans son titre (et l’Almodóvar de « La Mauvaise Éducation », puisque ce mot de désir et de souffrance clôt son film le plus autobiographique), au contraire, apparaît bien, hélas, désincarné, fatigué, anthropophage et exsangue (ah, ce calamiteux split screen sur Debussy !). Mais ne perdons pas espoir : comme au poker de Rick Santoro, le grand Brian peut encore se refaire, et ses films majeurs – très nombreux comparés à d’autres filmographies – brilleront longtemps encore de leur beauté (que l’on doit préserver, nous disait la restauratrice d’ « Obsession ») et de leur dangereux éclat, tel ce bijou ironique et démoniaque fiché dans le ciment à l’ultime plan de « Snake Eyes »…

    • olivierpere dit :

      Toujours un plaisir de vous lire sur De Palma ! (et sur le reste aussi…)
      Il est vrai que la valeur politique du cinéma de De Palma, bien réelle, a souvent été occultée par son style opératique, baroque et grotesque. Cette dimension politique existe dans « Scarface », davantage dans la mise en scène que dans le scénario de Stone. J’ai eu la chance de découvrir « Scarface » pour la première fois sur grand écran le jour de sa sortie et pas en VHS recadrée, mais c’était en VF ! Si nous ne sommes pas d’accord sur « Mission to Mars », nous le sommes sur « Passion », hélas !

      • Jean-Pascal Mattei dit :

        Bonsoir et merci !
        Sur la VF du film, je vous laisserai compter si l’expression « Je t’encule », traduction littérale de  » I fuck you » (amoindrie par l’usage, traduite de nos jours par « Va te faire foutre », tel le mot « enfoiré » en français) apparaît autant de fois que son équivalent dans la VO (207 fois au dernier pointage)… On rappellera aussi que feue La Cinq diffusa « Scarface » la première, me semble-t-il, sur le réseau hertzien, écrin parfait pour une parabole sur l’arrivisme et la vulgarité (comme « Ginger et Fred », codicille logique à « La dolce vita »).
        Plus sérieusement, vous trouverez ci-après une courte mais bonne interview datant de février 2013, dans laquelle De Palma évoque la violence au cinéma, la censure, le rap (Universal le tanne depuis des années pour en inclure dans son « biopic » marxiste), et les secrets de fabrication drolatiques de l’explosion orgasmique de John Cassavetes, lui aussi « maverick » à l’intérieur du système, dans « Furie ». Une dernière remarque : vos deux récents articles sur le (très) grand Brian ne déclenchent guère de fièvre interprétative – « Y a quelqu’un ? » comme on dit dans les (mauvais) films d’horreur (ou leur relecture méta par Kevin Williamson).
        Enjoy, anyway !

        http://the-talks.com/interv

        • olivierpere dit :

          Heureusement que vous êtes fidèle au poste ! Au sujet de « Scarface » Je me souviens aussi d’un complément du DVD qui expliquait que de nouveaux dialogues avaient été postsynchronisés pour la version diffusée à la télé américaine, afin de remplacer les nombreux « fuck » ou expressions ordurières interdites à l’antenne par des mots audibles par toutes les oreilles, avec un résultat pour le moins surréaliste !

          • Jean-Pascal Mattei dit :

            Exact. Souvenez-vous : « Sans issue » de Walter Hill subit un sort similaire pour son passage à la télé US. Il existe par ailleurs une version hispanophone de « Scarface » (oui, comme pour le « Dracula » de Browning), intitulée de façon très morale « El Precio del Poder ». Mais le film, heureusement, ne comporte aucune coupure due à la censure (certains, tel James Franco, cherchent toujours les scènes supposées manquantes de « Cruising » – on le renverra gentiment aux photos de Robert Mapplethorpe, avec lequel il partage d’ailleurs une ressemblance troublante, s’il veut trouver des illustrations de fist-fucking…). Dans le genre « traduction surréaliste », les films des années 70 en provenance de Hong Kong, bien avant que la cinéphilie n’ose s’y aventurer, présentent aussi de croustillants exemples, à mi-chemin de la xénophobie tranquille et de l’invention langagière : Céline meets Bruce Lee, en quelque sorte.

  2. youcef dit :

    film culte.la critique a été très sevère,comme vous le dites,avec ce film.elle n’osait pas admettre que ce remake était superieur a l’original,je pense.je trouve que les grimaces de Paul Muni et la fin du film sont ridicules.il faut aussi voir l’autre chef-d’oeuvre de De Palma « L’impasse » avec Carlito,sosie de Tony,en moins survolté mais plus résigné.

    • olivierpere dit :

      Je suis d’accord avec vous. Oui « L’Impasse » (« Carlito’s Way ») ressort demain aussi en salles. Néo-noir mélancolique qui marque les retrouvailles de Pacino et De Palma dix ans plus tard. De très beaux moments de mise en scène évidemment mais j’ai une relation moins forte avec ce film qu’avec « Scarface » ou d’autres titres de De Palma…

  3. David D. dit :

    Un excellent critique d’un grand film. Avec Carlito’s Way, sa fait anticiper le nouveaux project de palma-pacino.

  4. frank dit :

    Bonjour Olivier,

    Scarface…un monument !! ( L’impasse revu récemment est aussi un très bon film. je l’avais vu à sa sortie. il ne m’avait pas vraiment emballé. mais le revoir m’a fait comprendre que je l’avais vraiment sous-estimé)

    j’ai eu la chance de voir Scarface au début en VO et ensuite une fois en VF. S’il y a des films où la VF peut passer, pour celui-ci, elle est juste une catastrophe.

    Voir Al Pacino en VF dans ce film, c’est un sacrilège !

    Je suis d’accord avec les commentaires ci-dessus mais pour moi, Scarface, c’est avant tout l’un des plus grand jeu d’acteur de l’histoire du cinéma ! Al Pacino est juste au dessus des étoiles !

    Il s’accapare l’environnement pour nourrir son personnage d’une façon géniale.

    Comme sur la 1ère photo que vous avez mis au dessus, dans le garage, il va faire semblant de se cogner la tête pour faire sourire Michelle Pfeiffer. Il y a beaucoup d’improvisation d’Al Pacino. Comme juste après dans la voiture quand il met le chapeau d’Elvira. On voit que le rire de Pfeiffer n’est pas joué. Il est spontané, naturel. On a l’impression qu’elle est vraiment surprise et regarde même la caméra.

    Leur échange sur la piste de danse dans la discothèque (en VI !!) où elle le traite de « paysan » est juste cultissime.

    Ensuite, il y a les dialogues cultes dans la voiture « the eyes, chico, they’never lies » etc

    Il y a aussi quand Al Pacino va lui dire qu’il veut qu’elle soit la mère de ses enfants. Elle est à la piscine. Quand Al Pacino s’assoie dans la chaise longue, il a une réaction de surprise face au confort. Avec ce simple petit geste, il nous rappelle d’où il vient, qu’il n’a pas grandi dans le luxe. GéniAL PACINO!!!

    Sur le fond, je suis assez d’accord avec le Monsieur qui dit qu’il y a une critique du capitalisme et de la société de consommation. Car le luxe, l’argent devient une drogue dont on ne survit pas à l’image du film. Tony Montana ne désire que ce que les autres désirent et ne sera donc jamais satisfait. Il sombrera dans la folie (il en viendra même a désirer sa soeur le jour où elle sera désirée par d’autres)

    Comme l’explique le philosophe René Girard, à l’origine de toute violence, il y a le « désir mimétique », c’est-à-dire le désir d’imiter ce que l’Autre désire, de posséder ce que possède autrui, non que cette chose soit précieuse en soi, ou intéressante, mais le fait même qu’elle soit possédée par un autre la rend désirable, irrésistible, au point de déclencher des pulsions violentes pour son appropriation.

    Dans l’univers publicitaire qui est le nôtre, le mécanisme mimétique fonctionne aussi à plein. Les consommateurs ne désirent pas une marchandise parce qu’elle est utile, nécessaire ou aimable, mais parce qu’elle est convoitée, ou supposée l’être, par un tiers (star de cinéma, ami ou groupe d’amis). Le consumérisme moderne est un désir « selon l’autre », quand bien même il nous donne l’illusion de faire un choix personnel, voire unique.

    Bien à vous,

    Frank

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