Olivier Père

Ne vous retournez pas de Nicolas Roeg

ARTE diffuse ce soir Ne vous retournez pas (Don’t Look Now, 1973) à 20h50.

Adapté comme Rebecca et Les Oiseaux d’Alfred Hitchcock d’une nouvelle de Daphné du Maurier, Ne vous retournez pas peut être considéré sans hésitation comme le chef-d’œuvre de Nicolas Roeg, directeur de la photographie britannique, spécialiste des couleurs violentes (Fahrenheit 451, Le Masque de la mort rouge, Petulia…) passé à la mise en scène en 1968 avec Performance (co-réal. : Donald Cammell). La carrière de Roeg s’est hélas enlisée dans les années 80, victime de ses excès esthétisants, à l’instar de celle de son collègue Ken Russell. On lui doit au moins deux autres titres formidables, La Randonnée tourné en Australie et L’homme qui venait d’ailleurs avec David Bowie. Enquête sur une passion est un ratage prétentieux malgré l’interprétation géniale de Theresa Russell qui deviendra l’épouse et l’égérie de Roeg dans une série de films encore moins réussis. Mais Ne vous retournez pas est à voir absolument. La coïncidence entre le maniérisme de la mise en scène de Roeg, le caractère morbide de l’histoire et la beauté croupissante de Venise donnent naissance à un magnifique thriller psychologique aux frontières du fantastique et de l’occulte, à la croisée de deux cultures cinématographiques, italienne et anglaise. En Angleterre, une fillette se noie dans un lac, et ses parents interviennent trop tard pour la sauver. Peu de temps après le drame, le jeune couple arrive à Venise où l’homme (Donald Sutherland), architecte, est chargé de restaurer une église. Son épouse (Julie Christie) fait la connaissance de deux étranges sœurs dont l’une, aveugle, est médium. Tandis qu’une série de crimes sadiques ensanglante Venise, l’architecte aperçoit une silhouette de petite fille dans les dédales de la ville et croit reconnaître son enfant décédée. À l’époque de sa sortie, Ne vous retournez pas retint surtout l’attention en raison d’une scène d’amour jugée particulièrement réaliste. Entièrement construite sur des effets de montage, qui mélangent les étapes successives d’une relation sexuelle banale, c’est aujourd’hui l’élément le plus daté du film. En revanche, Ne vous retournez pas est passionnant parce qu’il mêle des influences d’horizons divers, sorte de synthèse entre un cinéma intellectuel et un autre plus trivial. Il apparaît clairement que Roeg, petit héritier de la modernité des années 60, voudrait être comparé à Alain Resnais dans son approche cinématographique du temps, du deuil et de la mémoire. D’un autre côté, le cinéaste britannique débarqué en Italie pour y réaliser un « giallo », sous-genre typiquement transalpin mêlant sadisme, fantastique et enquête policière, a sans doute vu les films de Mario Bava et quelques autres avant de commencer le sien. L’excellent film d’Aldo Lado Chi l’ha vista morire? tourné à Venise un an auparavant, présente ainsi de nombreuses similitudes avec Ne vous retournez pas. Pour rétablir l’équilibre, ou pour venger son collègue, Dario Argento ne se privera pas de piquer l’idée la plus tordue du film de Roeg, reproduite telle quelle dans Phenomena, en 1986. Le compositeur vénitien Pino Donaggio, futur collaborateur régulier de De Palma, livre une musique envoûtante qui n’a rien à envier à Morricone.

Julie Christie et Donald Sutherland

Julie Christie et Donald Sutherland

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22 commentaires

  1. frank dit :

    Bonjour Olivier,
    Ce film a l air vraiment bon. A voir à tout prix ! Merci Arte.
    Vu récemment dans le genre thriller fantastique, “l effet papillon”. L idée de départ est bonne (modifier le passé) mais le film se complait à accumuler les scènes de plus en plus glauques que ça en donne la nausée. Votre avis ?
    Il s inspire aussi du génial Mulholland Drive de Lynch sur le thème de l amnésie mais avec beaucoup moins de talent.
    Par contre, très bonne surprise avec un “good” movie US de 2012 que j ai vu par hasard. Une actrice incroyable de vérité, un acteur culte qui retrouve ici tout son génie, un réalisateur tout en finesse qui dirige ses acteurs d une façon magistrale. Le film commence doucement mais tient la note. Puis progressivement, comme une vague sur laquelle on se laisse porter, prend de l ampleur jusqu à une happy end bien amenée.
    Une vraie réussite !
    Je vous laisse me donner le titre ! 🙂
    Bien à vous
    Frank

  2. Félix dit :

    Ah, bien content de voir une telle programmation !! Et vous parlez fort bien de ce film que j’apprécie beaucoup également. De Roeg, j’adore aussi La Randonnée. Je n’ai par contre pas encore vu L’Homme qui venait d’ailleurs dont la réputation est, il me semble, nettement moins bonne, même si j’ai très envie de vous croire… Bon, je le verrai bientôt pour m’en faire ma propre idée !

    Au sujet de Don’t Look Now, j’ajouterais que Julie Christie y est d’une beauté étourdissante, et que Donald Sutherland y a une sacrée classe.

    Je me souviens d’avoir vu ce film dans la foulée de The Wicker Man de Robin Hardy. J’avais alors fait deux belles découvertes !

    • olivierpere dit :

      Beau double programme britannique en effet. J’apprécie beaucoup “L’homme qui venait d’ailleurs”, inégal certes mais avec des images et une bande-son vraiment fascinantes, grand film psychédélique et David Bowie formidable. J’ai plus de réserves sur le reste de la filmographie de Roeg, même “Bad Timing” ne tient pas la route malgré Theresa Russell.

  3. SoOkie3 dit :

    Certains site cinéma vont dire que c’est un film horrifique? Est-ce le cas? J’en ai pas vraiment l’impression. Ou alors c’est par ce que c’est un mélange “giallo”?

    • olivierpere dit :

      C’est un drame psychologique qui emprunte plusieurs éléments au cinéma d’horreur et fantastique : meurtres sadiques, présence fantomatique, personnage de médium… “Ne vous retournez pas” a inspiré des “gialli” (films policiers horrifiques italiens) mais Nicolas Roeg a sans doute subi l’influence de Mario Bava ou de “L’Oiseau au plumage de cristal” de Dario Argento réalisé deux ans auparavant…

  4. SoOkie3 dit :

    The Brood de David Cronenberg (1979) fait écho à des p’tits détails du film de cet article. The Brood de Cronenberg s’inspire t’-il de Roeg pour ce film? Je ne sais pas mais les nains /enfants difformes “habillement en rouge” + meurtres/enquête et le combat d’un père est assez frappant + mélangeant le réel et le fantastique dans l’histoire. J’ignore si Cronenberg à voulut s’inspirer du “gialli” pour son film (scène horrifique dosée par l’action gore). En tout cas, on retrouve sa fascination sur le pouvoir de l’esprit et sur la peau.

    • olivierpere dit :

      Vous ne le savez peut-être pas mais David Cronenberg a souvent cité “Ne vous retournez pas” comme son film préféré. Il y a donc certainement pensé en filmant les enfants monstres de “Chromosome 3″…

      • SoOkie3 dit :

        C’est vrai que je connais très mal ce réalisateur (une rétrospective/biographie ne m’avait rien dit sur cela) donc merci pour cette confirmation. 🙂

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