Olivier Père

Les Lèvres rouges de Harry Kümel

Malavida a édité en DVD il y a quelques mois (il devrait aussi ressortir en salles en décembre) le film le plus connu de Harry Kümel, cinéaste belge également responsable d’une adaptation de Jean Ray avec Sylvie Vartan et Orson Welles, Malpertuis. En 1971 Kümel transpose avec Les Lèvres rouges la légende de la comtesse Báthory dans la Flandre contemporaine et signe une œuvre d’une beauté envoûtante dont l’esthétisme glacé emprunte à la peinture symboliste belge et permet à Delphine Seyrig (photo en tête de texte) d’interpréter avec beaucoup d’humour et d’élégance une extraordinaire femme vampire. Les jeunes mariés Stefan et Valérie rentrent en Angleterre en wagon-lit. Leur train se trouvant bloqué, ils descendent dans un grand hôtel désert à Ostende. Le soir venu, une énigmatique comtesse (Seyrig) et sa suivante, Ilona (la très sensuelle Andrea Rau), entrent dans l’établissement. Le réceptionniste reconnaît la femme, déjà venue il y a quarante ans. Cette dernière n’a pas pris une ride.

Les lèvres rouges est une œuvre fascinante qui baigne dans une atmosphère décadente et renvoie à de nombreuses référence picturales (essentiellement les peintre symbolistes belges du XIXème siècle : Fernand Knopf et Léon Spilaert.)

Les Lèvres rouges appartient aussi bien à la mouvance du cinéma érotico fantastique que du film d’art. Kümel est un auteur inclassable, grand admirateur de Sternberg. Précurseur avec quelques autres du film bis arty avant que cela devienne la mode, ce qui explique sa notoriété underground dans les pays anglo saxons et la carrière marginale de son auteur, Les Lèvres rouges bénéficie bien sûr du charme vénéneux de Delphine Seyrig qui campe une créature féminine échappée d’un film de Resnais ou de Duras et égarée dans un film de Jean Rollin. Mais il faut mettre au crédit de la réussite du film la très belle musique de François de Roubaix, toujours inspiré pour composer des mélopées

entêtantes et tristes. Vilipendeur de la modernité cinématographique et de la Nouvelle Vague, le petit maître flamand Kümel se réfugie dans un univers compassé et fétichiste, cet hôtel mausolée hanté par la mort et les fantômes du cinéma des années 30 et 40, faisant entrer les pages les plus sombres de l’histoire de l’Europe – le spectre du nazisme – par la petite porte du film de vampires érotiques.

Les dialogues sont signés Jean Ferry, célèbre pour sa collaboration avec Clouzot (Quai des Orfèvres) et d’autres artisans de la « qualité française. » familiers d’une vision noire ou désabusée du monde. Les Lèvres rouges est un film à la beauté indéniable, même si on a le droit de préférer, dans un registre proche, la poésie moins frelatée, moins fabriquée, des rêveries surréalistes de série Z signées Jess Franco.

 

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