Olivier Père

Deux Filles au tapis de Robert Aldrich

Le distributeur Swashbuckler ressort cette semaine en salles et en copie neuve le dernier film de Robert Aldrich, Deux Filles au tapis (…All the Marbles, 1981.)

Film émouvant comme souvent les œuvres ultimes des grands cinéastes, qui n’ont plus grand-chose à prouver mais souhaitent rester dans la course, menacés par la désaffection du public et de la critique. Ainsi Deux Filles au tapis était-il passé relativement inaperçu au moment de sa sortie, malgré la bienveillance des admirateurs d’Aldrich. On y avait vu une nouvelle preuve de la fascination d’Aldrich pour la vulgarité (ici le monde un peu minable du catch féminin), ou une entreprise opportuniste visant le succès d’un mélodrame social et sportif à la Rocky. Le cinéaste devait décéder deux ans plus tard, sans avoir réussi à renouer ni avec la gloire de ses débuts (en Europe) ni avec le triomphe de ses blockbusters produits dans les années 60 (Les Douze Salopards) ou de ses véhicules pour le « star system » des années 70 (Plein la gueule avec Burt Reynolds). Génie de l’échec comme son contemporain Orson Welles – même s’il réalisa beaucoup plus de films que l’auteur de Citizen Kane, car moins artiste et mégalomane que lui – Robert Aldrich devait naturellement s’intéresser aux perdants magnifiques, aux héros cabossés et vieillissants, aux marginaux et aux exclus du rêve américain. Lorsqu’il s’attaque au sport ou au monde du spectacle – sujet récurrent dans son œuvre – c’est toujours par la bande, sur un mode trivial et ironique : la description de l’industrie du cinéma vire au jeu de massacre (Le Grand Couteau, Le Démon des femmes, Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?), le football se joue entre les murs d’un pénitencier (Plein la gueule.) Ici Aldrich est fidèle à lui-même, bien que beaucoup plus sentimental que d’habitude.

Deux Filles au tapis

Deux Filles au tapis

Le film décrit la vie quotidienne de deux catcheuses et de leur manager, constamment sur la route, à la recherche du cacheton dans les salles de sports de l’Amérique profonde. Ce sont les scènes de transitions paysagistes que nous avons toujours préférées dans Deux Filles au tapis, avec ces dialogues qui se poursuivent en voix off sur des plans d’ensemble. Ils sont significatifs des paradoxes d’Aldrich, intellectuel raffiné et cultivé, issu d’une famille très riche, réfractaire aux analyses critiques de ses films par ses thuriféraires européens, attiré par les histoires et les personnages du peuple, l’anarchisme et la bouffonnerie. Le sympathique trio sillonne l’Ohio et le Nevada dans une vieille caisse pourrie, traversant de sinistres décors industriels au son d’opéras italiens que Harry (interprété par Peter Falk) écoute en boucle sur son autoradio. En particulier Paillasse, qui donne sa signification au film : d’une part cet opéra de Leoncavallo est le manifeste esthétique du vérisme, fondé sur l’évocation réaliste de tranches de vies au même titre que Deux Filles au tapis où se succèdent les moments de rigolade, de crise et d’émotion toujours sur un mode mineur ; d’autre part Paillasse, variation autour du paradoxe du comédien organise le télescopage et la confusion du jeu et de la réalité, comme les matchs de catch dans le film d’Aldrich, mélange de sport et de spectacle sous leurs formes les plus dégradées, vaste mascarade où la douleur, la défaite et la victoire sont pourtant bien réelles.

Dans un rôle secondaire, Burt Young comme on l'aime !

Dans un rôle secondaire, Burt Young comme on l’aime !

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