Davantage que dans ses deux westerns Colorado et Le Dernier Face-à-face, aussi magistraux soient-ils, Sergio Sollima démontre dans La Cité de la violence (Città violenta, 1970) qu’il est un grand styliste en procédant à une véritable déconstruction du film noir. Il introduit des effets modernistes (montage syncopé, morcellement des corps, ralentis, images mentales) et bouleverse la chronologie. Il dilate à l’extrême des scènes de poursuites (en voitures ou à pied, dans la ville ou le bayou) ou d’attente immobile, telle l’incroyable séquence de la préparation d’un assassinat aux abords d’un circuit de courses automobiles. L’étirement de la durée coïncide avec de longues plages de silence. Les dix premières minutes du film sont entièrement dénuées de dialogues. Aux moments d’intimité d’un couple en vacances sur les îles vierges dans la mer des Caraïbes, volés au téléobjectif, succède une séquence d’action mouvementée, sans qu’une seule parole ne soit prononcée.
Cette déconstruction du film noir classique inscrit Sollima dans une mouvance maniériste de l’histoire des formes cinématographiques, apparue entre la fin des années 60 et le début des années 70.
L’importance du silence dans La Cité de la violence participe à l’édification de la mythologie personnelle de son acteur principal, Charles Bronson, indissociable de l’idée de mutisme et de caractère taciturne.
En 1968, Bronson est passé du statut d’acteur de second plan à Hollywood à celui de vedette à part entière en Europe grâce à deux films qu’il a tourné en France et en Italie : Adieu l’ami de Jean Herman avec Alain Delon et surtout Il était une fois dans l’ouest où il interprète l’homme à l’harmonica. Dans le prolongement du chef-d’oeuvre de Leone, Cité de la violence s’impose comme le film qui va définitivement établir les fondements de son image de héros viril à la présence physique extraordinaire, animal de sang-froid (la scène de la prison avec la mygale géante qui passe sur sa main) avare de mots et d’expressions faciales. Sollima se passionne pour la complexité humaine et son observation du cas Bronson l’aidera à diriger l’acteur, qui trouve dans le personnage de Jeff Heston, sociopathe bouleversé par sa rencontre avec Vanessa, une jeune femme qui ne cesse de l’esquiver, l’un des meilleurs rôles de sa carrière. La Cité de la violence constitue la matrice des films suivants de Bronson dans lesquels l’acteur interprète des tueurs à gages ou des justiciers névrotiques, à commencer par ceux de Michael Winner. Le Flingueur (The Mechanic, 1972) est aussi l’histoire d’une machine à tuer qui se dérègle – la raison n’en est plus la passion amoureuse mais la maladie.
La Cité de la violence suit les déplacements d’un mort qui marche. Jeff Heston est abattu par Coogan qu’il croyait être son ami dès les premières minutes du film, à l’issue d’une spectaculaire course-poursuite automobile. Sollima montre ce qu’on croit être le cadavre de Heston, étendu sur le sol, puis sa soudaine disparition dans le plan suivant. Avec une dextérité quasi-surnaturelle, l’homme parvient à se débarrasser de ses agresseurs, avant de s’évanouir.
Dans cette première séquence d’action, Sollima introduit un personnage de machine à tuer qui s’absente du monde des humains, une sorte de surhomme capable de résister aux balles et aux flammes. La suite du film tendra à montrer l’érosion progressive de ce tueur traversé par le doute.
La figure du mort qui marche, sorte d’antihéros à la destinée programmée, qui avance inexorablement vers son anéantissement, est récurrente dans le film noir classique. Elle a trouvé dans plusieurs déclinaisons postmodernes un véritable point d’exacerbation. Quentin Tarantino, grand admirateur de La Cité de la violence, y a vu un remake secret d’un chef-d’œuvre de 1947, La Griffe du passé (Out of the Past), réalisé par Jacques Tourneur. Il est en effet possible de reconnaître dans le personnage de Jeff Heston une transposition du détective interprété par Robert Mitchum, pris dans les filets d’une femme fatale et d’un bookmaker au activités louches, en délicatesse avec le fisc. Chez Sollima, Jill Ireland se substitue à Jane Greer, tandis que le joueur professionnel (Kirk Douglas) est remplacé par le chef d’une organisation mafieuse (Telly Savalas). Les deux films partagent en outre une narration en flash-backs. Le cinéphile Sollima s’est certainement souvenu de La Griffe du passé pour remanier le scénario de La Cité de la violence, notamment en ce qui concerne le personnage de Vanessa calqué sur celui de Kathie qu’interprétait Jane Greer dans le film de Tourneur. Pourtant, l’analyse politique qu’il insuffle à ce thriller d’action et ses partis-pris de mise en scène le rapprochent davantage du Point de non-retour de John Boorman, tandis que l’approche comportementaliste de Sollima renvoie directement au cinéma de Jean-Pierre Melville. Le tueur solitaire incarné par Bronson rejoint le personnage de Jeff Costello interprété par Alain Delon dans Le Samouraï (1967), autre figure fantomatique à l’impassibilité minérale. Avec une évidente volonté d’hommage, Sollima calque la mort d’Heston sur celle de Costello. A l’issue d’une longue traque, après avoir assassiné la femme qu’il aimait et qui l’avait trahi, Heston décide de sa propre mort et l’accepte comme une libération, en pointant son arme sur le policier qui le tient en joue. Il accomplit ainsi une sorte de suicide rituel, à l’instar de Jeff Costello qui se rendait à un piège tendu par la police avec une arme déchargée. Sa mort devient la parfaite illustration de la réponse de Jean-Pierre Melville, encore lui, devant la caméra de Jean-Luc Godard dans A bout de souffle, lorsque Jean Seberg lui demande quelle est sa plus grande ambition dans la vie : « devenir immortel, et puis mourir. »
La Cité de la violence est enfin édité en France par Sidonis dans un combo DVD/Blu-ray. Parmi les compléments proposés, un entretien avec Jean-Baptiste Thoret et un livret de 32 pages sur Sollima et le film que j’ai écrit et dont est extrait ce texte.



Laisser un commentaire