Olivier Père

Benedetta de Paul Verhoeven

Benedetta, présenté en 2021 en compétition au Festival de Cannes, après plusieurs années d’attente en raison de retards provoqués par l’hospitalisation de Paul Vehroeven durant la post-production et la crise sanitaire, est le second long métrage de Paul Verhoeven en français, produit par Saïd Ben Saïd à l’instar d’Elle. Il s’agit d’une nouvelle incursion dans le passé, inspiré par une histoire vraie susceptible de fournir à Paul Verhoeven tous les éléments rêvés pour un film-somme : le sexe, le pouvoir et la religion, mais aussi la passion, la confusion entre l’imagination et la réalité. La découverte par Paul Verhoeven de l’essai de Judith C. Brown, Immodest Acts – the life of a lesbian nun in Renaissance Italy (traduit en France sous le titre Sœur Benedetta, entre sainte et lesbienne), remonte à 1987. C’est Gerard Soeteman qui lui conseille de lire cette étude de l’historienne américaine, qui retrace la vie de Benedetta Carlini, une religieuse catholique italienne du XVIIème siècle, amoureuse d’une autre sœur du couvent des Théatines, à Pescia en Toscane. La jeune femme est sujette à plusieurs expériences mystiques, qui se traduisent par des visions et l’apparitions des stigmates du Christ sur son front et ses mains. Verhoeven se présente comme athée mais passionné par le Christianisme, au point d’avoir consacré un essai à Jésus de Nazareth, appréhendé comme un leader politique, et longtemps travaillé à un projet de film sur la vie du Christ. Benedetta lui offre l’occasion de s’interroger sur la foi et le sentiment du sacré, mais aussi sur le dévoiement de la religion utilisée à des fins politiques, pour assouvir des ambitions et des désirs terrestres. C’est la partie la plus irrévérencieuse et parfois humoristique du film, avec le personnage du Nonce, libertin et calculateur, interprété par Lambert Wilson. Mais Verhoeven raconte aussi une histoire d’amour saphique entre Benedetta et la farouche Bartolomea, jeune femme misérable qui a trouvé refuge au couvent pour échapper aux mauvais traitements de sa famille. Le cinéaste filme la découverte de la jouissance physique, vécue en cachette, bientôt dénoncée et réprimée par L’Église. Cette curiosité pour les jeux sexuels des deux amantes conduira à une brouille avec Soeteman, qui aurait préféré se concentrer sur l’aspect politique de l’histoire. Au contraire, Verhoeven se passionne pour le scandale de l’homosexualité de Benedetta, événement émancipateur et transgressif pendant la période de la Contre-réforme. Il écrira finalement le film avec David Birke, le scénariste d’Elle. Verhoeven brosse le portrait d’une Benedetta fascinante et mystérieuse, amoureuse de Jésus mais tentée par les plaisirs de la chair. Virginie Efira incarne Benedetta avec une subtilité remarquable, capable d’exprimer non seulement la candeur et l’ingénuité du personnage, mais aussi son goût de l’intrigue et de la manipulation. Autour d’elle, Charlotte Rampling, Daphne Patakia et Louise Chevillotte sont excellentes. Comme dans Basic Instinct, Verhoeven refuse de livrer toutes les clés pour interpréter les actions de son héroïne et accueille son ambivalence comme constitutive de son être. Il cultive dans Benedetta son goût de l’iconoclastie, en mêlant imagerie sulpicienne et renvois permanents à la matérialité des corps, reconstitution historique soignée et volonté de rendre très modernes les dialogues et les enjeux du film. Si deux siècles environ séparent les récits de La Chair et le Sang et Benedetta, il n’est pas étonnant de noter certains points communs entre les deux films. A la statue de Saint Martin, source d’interprétation fallacieuse de signes du destin, succède celle de la Vierge, qui s’écroule sur Benedetta et sème le doute sur la nature miraculeuse de l’incident. Dans l’une de ses visions, Benedetta a la main transpercée par la flèche d’un mercenaire, reproduisant les stigmates du Christ, avant que ce dernier, armé d’une épée, ne vole à son secours. Cette scène renvoie au supplice de Steven, qui reçoit une blessure identique. Il y a aussi, lors d’une étreinte érotique entre les deux femmes, ce voile mis sur le visage de Benedetta, manière de signifier une emprise morale et physique que l’on trouvait déjà dans La Chair et le Sang, lorsque Martin tenait Agnes à sa merci. Mais Verhoeven n’a jamais établi de distinctions de genre ou de valeur entre ses films en costumes et ses drames contemporains, ses fables futuristes et ses thrillers psychologiques. On pense autant, voire davantage, à Showgirls (la violence exercée sur le corps des femmes), Elle ou Basic Instinct (l’éloge de la duplicité) devant Benedetta qu’à La Chair et le Sang, malgré la peste, les châteaux et l’hystérie. Les films de Paul Verhoeven abolissent les frontières qui séparent le corps de l’esprit, le réel de l’imaginaire, traversés par des thématiques personnelles, des obsessions et des motifs purement visuels qui sont la marque des grands créateurs du cinéma.

 

Benedetta est sorti en DVD et Blu-ray, édité par Pathé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Un commentaire

  1. Bertrand Marchal dit :

    En réponse à Damien qui juge « difficile de mettre de la violence dans un couvent », je recommande de voir Les Diables de Ken Russel! Film toujours invisible dans son intégralité tant il dérange!

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