En 1966, Michelangelo Antonioni vient de réaliser coup sur coup quatre films interprétés par Monica Vitti, L’avventura, La Nuit, L’Eclipse et Le Désert rouge. Après cette tétralogie essentielle du cinéma moderne, Antonioni quitte l’Italie et son actrice de prédilection pour aller tourner pour la première fois un film en langue anglaise à Londres. Il délaisse par la même occasion ses personnages de femmes pour suivre les errances métaphysiques d’archétypes masculins habités par un désir vague de fuite, une pulsion morbide qui les achemine vers le dédoublement, la solitude, le vide, la mort. Blow Up prolonge ainsi Le Cri et préfigure Profession : reporter. Ces trois films constituent peut-être la meilleure part et la moins commentée de l’œuvre du cinéaste. Inspiré d’une nouvelle de l’écrivain argentin Julio Cortazar, et plus secrètement du cinéma d’Alfred Hitchcock, Blow Up est un récit policier sans résolution, réflexion brillante sur l’art et la réalité, dans lequel l’agrandissement d’une image photographique permet l’apparition puis la disparition de la preuve d’un meurtre. Un photographe de mode (David Hemmings) observe et photographie un couple d’amoureux dans un parc londonien. La jeune femme (Vanessa Redgrave) est prête à tout pour récupérer le rouleau de pellicule mais le photographe s’y refuse. Il découvre en développant les films puis en les agrandissant (le « blow up » du titre) qu’il a été témoin d’un meurtre. Mais les preuves disparaîtront et personne ne le croira.
« L’art d’Antonioni est comme l’entrelacement de conséquences, de suites et d’effets temporels qui découlent d’événements hors champ. » (Gilles Deleuze)
Antonioni n’est pas seulement un des plus grands artistes de la modernité, c’est aussi un cinéaste de la jeunesse, de la contemporanéité et de la mode. Si le propos philosophique de Blow Up est universel, le film s’empare des fétiches du Londres branché de la fin des années 60, le « Swingin’ London » et les critique avec intelligence et acuité en les situant au cœur de l’intrigue : la musique pop, les top models évaporés, la liberté sexuelle, l’art contemporain abstrait ou hyperréaliste (les deux se rejoignent lors de l’agrandissement excessif d’un détail de la photographie) et l’influence grandissante de la drogue. Blow Up est également un film séminal qui va influencer de manière explicite ou souterraine tout un pan du cinéma contemporain, de la série B au film de genre en passant par quelques films de grands cinéastes : Les Frissons de l’angoisse de Dario Argento (qui partage le même acteur principal, David Hemmings, avec Blow Up), Conversation secrète de Francis Ford Coppola, Blow Out de Brian De Palma ne cachent pas leur dette envers le chef-d’œuvre d’Antonioni. Après le triomphe critique et commercial de Blow Up, Palme d’Or à Cannes en 1967, Antonioni choisira de radicaliser sa démarche d’artiste et de voyageur avec des films encore plus spectaculaires et expérimentaux, Zabriskie Point et Profession : reporter.
Blow Up de Michelangelo Antonioni
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Revu ce film il y a quelques jours. Jeu sur l’illusion, la perception sensorielle, donc sur le cinéma. Tout est décanté dans la toute dernière séquence, très jolie.
Je traverse son œuvre à reculons, prenant les films par la fin. J’aime toujours autant Profession : reporter, qui a su profiter de Nicholson dans sa décennie glorieuse (Five Easy Pieces et Chinatown, entre autres, où il est sublime), et aussi d’un scénario très solide où le polar se mêle d’introspection ténébreuse.
Pour le reste de Blow-Up, beaucoup de va-et-vient, beaucoup de vent, des personnages falots, transparents : on sent le mépris d’Antonioni pour l’univers hyper superficiel de la mode, mais aussi le mépris pour tous les personnages, et d’abord fondamentalement pour l’élément humain dont l’inconstance met l’œuvre en péril (le photographe est littéralement empêché de créer par l’indolence idiote des mannequins).
Au fond, le film n’est justifié que par sa réflexion intellectuelle. Je suis emballé par une moitié : l’enquête photographique, la contemplation quasi topographique de quartiers de Londres aujourd’hui disparus, mais ennuyé par l’autre : l’intrigue insipide, les portraits psychologiques superficiels.