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Dix pour cent, la télé fait son cinéma

Dixpourcent

France 2 lance ce soir en grande pompe une nouvelle série intitulée Dix pour cent. Elle nous promet du parler du monde merveilleux du cinéma français à travers les yeux d’agents de comédiens. Et pour ce faire, elle y a invité plusieurs noms connus, de Cécile de France en passant par François Berléand ou Audrey Fleurot, pour jouer leur propre vrai-faux rôle. Mais attention aux apparences…

L’histoire. ASK est une société regroupant plusieurs agents de comédiens de cinéma (et un peu de télévision mais j’en parle plus loin dans la critique). Andréa est la carriériste égoïste de service ; Gabriel le gentil garçon qui se met dans des situations compliquées ; et Mathias, le boss, le patron, qui doit gérer crise sur crise… jusqu’à ne plus paraître si solide que ça. Il doit en outre avaler le retour dans sa vie de Camille, sa fille, dont il cache l’existence à tous, et qui a trouvé opportunément un travail chez ASK. Au rythme des intrigues des guest-stars, le téléspectateur est ainsi amené à découvrir le quotidien de cette agence.

Alors, oui, en décrivant la série ainsi, on semble un peu s’éloigner de la communication qui accompagne sa diffusion. Je vais rompre le sortilège d’illusion tout de suite : non, Dix pour cent n’est pas une comédie au sens où les sériephiles l’entendent traditionnellement (26 minutes, tac tac vanne qui fonctionne, situation de malaise, etc). On peut parler de comédie dramatique si l’on souhaite faire un compromis mais si ça ne tenait qu’à moi, j’utiliserai même presque le terme « drama » pour la définir, assortie, certes, de touches humoristiques bienvenues.

Schizophrénie du genre

Ceci dit, cette conviction, elle s’est imposée à moi à l’issue du visionnage de la saison. Lorsque j’ai découvert les deux premiers épisodes au Festival de la Fiction TV de La Rochelle, je croyais encore au mirage humoristique. Et en même temps, c’était peut-être la meilleure manière, pour l’équipe de scénaristes menée tambour battant par Fanny Herrero, la créatrice, d’accrocher le téléspectateur afin qu’il apprivoise l’univers.

Mais je ne suis pas sûr qu’ils avaient anticipé le fait que l’on puisse à ce point ne retenir que le traitement dramatique de ses intrigues. Et pas forcément pour de bonnes raisons. Dix pour cent semble être pensée et vendue, par France 2, comme une comédie. Ça pourrait presque être la remplaçante attitrée de Fais pas ci, fais pas ça. Et puis, surtout, ils ont eu l’audace d’explorer un registre vierge sur France Télévisions, la comédie de bureau. Difficile, en découvrant les coulisses de cette agence, de ne pas légèrement penser à The Office, maitre incontesté du genre.

Deux personnages deviennent ainsi très rapidement une évidence. Hervé, l’assistant de Gabriel, aux répliques branchouilles, superficielles et ridicules, qui le rendent drôle et attachant. Noémie, l’assistante de Mathias, se croit, elle, perspicace alors qu’elle baigne dans une naïveté amusante. Les deux forment au final un excellent duo comique. Mais cette partie de la série, purement humoristique, ne pèse finalement pas grand chose face au reste.

Si les auteurs parviennent à pousser Hervé et Noémie dans leurs retranchements, on dirait presque qu’ils ont du relâcher la pression sur Gabriel, Andréa, Mathias et Camille. Celle qui s’en sort le mieux, Andréa, est portée par une Camille Cottin en connasse bis. Mais, outre la répétition, ce qui importe réside dans les motivations de son comportement. Et dans ce registre, la série parait bien moins audacieuse que son vernis ne semble l’annoncer.

Ce sentiment, je l’ai ressenti pour la trajectoire de l’ensemble de ces personnages principaux. L’une des actions de Camille, si elle avait été assumée à fond, aurait pu rendre son personnage plus pétillant ; les situations inconfortables de Gabriel n’atteignent jamais les meilleurs malaises de la fiction britannique, aussi parce qu’ils ne sont jamais traités de façon purement comique ; quant à Mathias, il ne porte presque pas de comédie, mais on peut s’imaginer que s’il était le seul, parce qu’il tient l’intrigue fil rouge de l’agence, ça poserait probablement moins de problème.

Devant cette série schizophrène, dont je crois déceler les intentions, j’ai plusieurs choix. Soit je m’indigne de l’incapacité de France Télévisions de se moquer, pleinement, du monde du cinéma en assumant une comédie véritable. Ou bien j’essaie de comprendre ce qui pousse le diffuseur et les auteurs à y injecter du drama dans un projet potentiellement très drôle. Fais pas ci, fais pas ça en fait les frais régulièrement.

Ici, la proportion de drama est ceci dit plus importante que dans la comédie familiale de France 2. Okay, pourquoi pas. Mais qui dit drama dit aussi fond peut-être plus poussé, peut-être plus nuancé, peut-être plus creusé. Ça ne le rend pas forcément meilleur par rapport au propos d’une comédie qui aura vraiment réfléchi cet aspect (Oh, Louie… !) mais il y a plus de temps pour développer d’autres facettes en tout cas. Et là, j’ai un gros problème avec Dix pour cent.

Une série sur le cinéma ?

Il me semble que la série se passe dans le milieu du cinéma. D’ailleurs, c’est cool, j’ai même les acteurs qui jouent leur propre rôle. Cécile de France, Julie Gayet, François Berléand… Et puis y a Cédric Klapisch qui réalise les premiers épisodes… Pfiou ! Oui mais, en fait, Dix pour cent ne parle jamais de cinéma. Elle ne parle pas non plus d’audiovisuel au sens large. Le passage sur les séries télé, incarné par une vedette d’une série quotidienne style Plus Belle La Vie, m’a d’ailleurs un peu étonné. Voulais-je vraiment qu’une série sur le cinéma parle des séries ainsi ? J’en doute. Mais peu importe, là n’est pas l’important. D’autant que c’est plus là pour la blague, a priori…

Dix pour cent, ça ne parle vraiment pas de cinéma ? Si, un peu. C’est le rôle des guest-stars dont j’énumérais les noms juste avant. Seules deux intrigues sur six m’ont vraiment apporté des questionnements, sans inventer l’eau chaude non plus : celui avec Cécile de France, qui aborde la problématique de la vieillesse physique des actrices, et celui avec Audrey Fleurot, où il est question notamment d’enfant et la manière dont elle concilie le rôle de mère avec son boulot. Pour les autres, c’est plus compliqué pour ma part d’en tirer quoi que ce soit. Je vous laisse juge.

Je me souviens de la puissance humoristique et caustique avec laquelle Ricky Gervais avait pu mettre en scène, par exemple, Kate Winslet dans la série Extras (saison 1 épisode 3, extrait ci-dessous). Dix pour cent n’atteint pas encore ce niveau. Était-ce parce qu’elle n’en avait pas envie ou parce qu’elle a réduit sa voilure, et son acidité potentielle, en se rendant compte que de nombreux comédiens refusaient de jouer dans la série ?

En lieu et place d’une mise à distance de l’objet « cinéma », pour le moquer, pour l’aimer ou faire un mix des deux, Dix pour cent développe un autre aspect que je craignais fortement. Ainsi, si son pilote montre un visage mêlant potentiellement The Office et Extras, la série de France 2 devient très vite une Grey’s Anatomy dans le monde des agents. Les intrigues sentimentales sont omniprésentes et, bien qu’elles permettent d’apporter des couleurs supplémentaires aux personnages, elles ne servent aucun propos particulier – si ce n’est de montrer que ce sont des êtres humains. C’est déjà pas mal me direz-vous… mais ça n’en fait pas une série plus intéressante qu’une autre.

Surtout, je n’ai pas l’impression qu’elle le fait avec originalité. Je comprends le kiffe de voir Camille Cottin jouer des scènes plus délicates, qui sont réussies, mais je ne saisi pas l’intérêt d’avoir le cul entre deux chaises. Comédie d’un côté, drama de l’autre. Ne pas faire de choix avec l’ambition d’assumer un parti pris réel, c’est affaiblir son projet. Cette indécision porte déjà régulièrement préjudice à Fais pas ci, fais pas ça. Est-ce que sur le long terme, et c’est tout ce qu’on lui souhaite, Dix pour cent va-t-elle pâtir de ces décisions artistiques ?

Le visage de ces nouvelles séries, à mi-chemin entre les LOL et les SNIF, c’est la version modernisée de ce que représentait l’identité créative de TF1 il y a 10 ans. Attention à ne pas reproduire les erreurs de la première chaîne privée : l’ambition de s’adresser à tous, pour un service public, ne se réaliserait-elle pas en accompagnant, dans ses retranchements, des œuvres au propos plus radical ?

Au-delà de ces critiques que j’espère constructives, Dix pour cent dispose de dialogues qui donnent la pêche. Le jeu d’acteur est quasiment irréprochable (pardon Line Renaud et Françoise Fabian…) et la qualité de la production dans son ensemble, y compris la musique, est rafraichissante. Ça fait du bien de voir ça en primetime sur France 2. Mais, s’il vous plait, allez plus loin la prochaine fois.

Créée par Fanny Herrero. 6 épisodes diffusés sur France 2 à compter de ce mercredi 14 octobre.

Catégories : Comédie · Critique · Drama · Série française