ACS, association des critiques de séries, critiques de séries

Le critique doit-il être objectif ?

ACS

A l’occasion du lancement de l’Association des Critiques de Séries en France, je vous propose de vous interroger sur le rôle du critique, et donc le mien, au travers de mon parcours et d’une question : c’est quoi être objectif quand on est critique ? Je vais essayer d’expliquer comment cette notion a évolué chez moi et, du coup, pourquoi j’en suis arrivé à traiter la question des séries dans Dimension Séries de cette manière.

Cela fera bientôt 8 ans que j’ai décidé de m’intéresser aux séries. Pour certains, ce sera sans doute trop peu. Pour ma part, c’est déjà beaucoup. A l’époque, plusieurs choses me poussaient à donner de la voix : la victoire du marketing sur l’information, d’abord, en matière de télévision et de séries en particulier. Et puis l’incapacité, ou l’absence de volonté, à faire preuve de discernement.

Ce manque de lucidité fait notamment dire à certains commentateurs cette phrase : « seules les meilleures séries américaines arrivent en France. » (2) Il est vrai que notre pays subissait et subit comme aucun autre la concurrence de ces géantes venues des USA. Comme pour accepter idéologiquement cette étrange présence, nous étions et sommes abreuvés par de langoureuses phrases relativistes prétendant que les goûts du public français avaient changé (3) et que, de toute façon, il restait gâté, même par ses cousins nord-américains. En 2007, face à ces aberrations qui inondent la presse télé et médias, je me suis donc lancé dans le bain.

Opposition culturelle

Construit d’abord, sans véritable direction, dans une certaine opposition culturelle primaire, comme une grande partie de la jeunesse qui voit les médias traditionnels s’éloigner de leurs préoccupations, je souhaitais affirmer un fait simple : Non, entendais-je régulièrement en 2007, Heroes n’était pas la meilleure série américaine. Il existait autre chose. Clairement, le manque flagrant de diversité en matière de séries en France m’exaspérait, et je n’avais pas encore les connaissances qui me permettaient de le comprendre. Il faut dire que j’avais découvert Six Feet Under seulement quelques mois plus tôt. Rien ne pouvait être comme avant. Mais c’était un électrochoc utile.

En vérité, je n’étais pas du tout le seul et encore moins le premier sur ce créneau. Bien des années avant, de nombreux érudits en France torchaient les programmes TV afin d’en élaborer un discours critique. On pense à l’un de ses précurseurs, Alain Carrazé. Mais Internet avait fait sauter les verrous traditionnels. Une partie de ces forcenés (4) se retrouvait notamment dans un forum arrêté en 2006, le Front de Libération Télévisuelle, que je n’ai jamais connu de son vivant. Ses descendants agissent désormais au sein de l’association A-Suivre.

Mais surtout, et c’était une problématique sous-jacente à la première, je voulais défendre une idée : rien ni personne ne pouvait affirmer raisonnablement que les scénaristes français étaient plus nuls que les autres. Pour caricaturer, même si le travail que je réalise sur Dimension Séries tend à nuancer cette affirmation, il suffisait juste d’inverser ce raisonnement : ce n’étaient pas les scénaristes qui imposaient les séries aux chaînes… mais c’était les chaînes qui choisissaient des séries françaises imbuvables. C’est de la logique pure, c’est une affirmation triviale pour le secteur, et pourtant, le public qui ne connait pas le sujet l’ignore encore. Pour s’en convaincre, et je conviens que ce n’est probablement pas représentatif, il suffisait de lire quelques commentaires publiés un peu partout dans différents médias sur le sujet à l’époque. Bon, ils n’ont pas vraiment changé d’ailleurs aujourd’hui…

Indépendance et objectivité

L’alliance de ces deux idées a eu sur moi divers effets. Le premier, c’était de clamer haut et loin mon indépendance, en créant un site sur les séries avec des amis. Le second, c’était de gueuler encore plus fort une objectivité prétendue. C’est le nerf de la guerre chez un critique, de littérature, de cinéma ou de série : quelle posture choisit-il d’adopter ? Cela va évidemment influencer son rapport à l’œuvre mais, encore plus important, son rapport au lecteur. La finalité d’une critique étant d’être lue, ou, tout du moins, d’exprimer un point de vue.

J’ai mis beaucoup de temps à accepter que l’ambition de l’objectivité, dans un monde qui s’individualise constamment, ne faisait plus sens chez moi. Pire, je reproduisais en vérité les erreurs de ceux qui affirment bêtement que Les Experts et ses ersatz sont le haut du panier des séries américaines – puisqu’ils objectivisent ce discours à partir d’éléments économiques primaires, et qu’ils n’abordent jamais, peut-être parce qu’ils en sont incapables (ou, plutôt, parce qu’ils n’ont aucun intérêt financier à le faire), le fond artistique.

La question des critères permettant de définir l’objectivité d’une critique était posée. Le problème, c’est qu’il y a autant de « recettes » d’objectivité que d’être humains. En fonction de ses goûts, de ce que la personne a déjà vu, de ce qu’elle a vécu, de son environnement familial…, sa mise en distance de l’objet analysé sera différente. Des paramètres incontrôlables qu’il semble difficile d’encadrer au nom d’une moyenne parfaite. L’Homme n’est pas une moyenne, c’est la somme de chaque individu qui fait sa richesse. Bien sûr, il y a des marqueurs ou des termes qui reviennent (motivation des personnages, écriture des dialogues, interprétation, qualités visuelles…) mais il est tellement possible d’avoir des analyses justifiées et différentes sur chaque point qu’il devient très compliqué de se mettre d’accord sur un socle uniforme.

Assumer sa part de subjectivité

Petit à petit, je me suis dit que l’expression d’idées et de sentiments subjectifs pouvaient être une manière d’exprimer un avis critique, à condition que la critique soit versée en toute sincérité et dans une démarche qu’elle sait subjective. L’ambition était la suivante : que chaque lecteur se fasse une idée de mon empreinte critique de façon à ce qu’il sache qui je suis vraiment – et, par voie de conséquence, s’il tombe d’accord plusieurs fois avec moi, les chances que mes critiques puissent le guider paraissent plus élevées.

Du mirage de l’objectivité à tout prix, je suis donc passé, à l’occasion de Dimension Séries qui a entériné cette réflexion chez moi, à l’expression d’une voix. Une parmi d’autres. Cette nécessité accompagnait également un cheminement personnel : je ressens une appétence débordante pour la création. Comme beaucoup, je n’en ai probablement pas le talent. Mais la question qui me taraude à l’heure actuelle, c’est de savoir si je vais bientôt, ou non, franchir le pas et tenir le stylo, non pas pour critiquer mais pour être critiqué.

Enfin, être critique a produit un autre effet que je n’avais pas anticipé, et qui est le plus important. Alors qu’on pourrait se dire qu’en voyant un très grand nombre de choses, l’individu deviendrait naturellement pluriel, c’est plutôt l’inverse qui se produit. L’individu critique se construit un regard, des envies, des goûts, des sensibilités. Il affine son point de vue et ses besoins artistiques. Certes, il devient peut-être plus tolérant (ou blasé, c’est selon…), parce qu’il connait mieux la pluralité des expressions artistiques mais il restera marqué à jamais par cet historique critique. Je nous vois un peu comme des éponges. Y en a juste certains qui recrachent moins que d’autres. Ce cheminement critique, au-delà de la réflexion artistique que j’espère apporter sur chaque œuvre, incarnait ainsi également une découverte de qui je suis et de ce qui peut me définir.

Plus que tout apport intellectuel que j’ai pu offrir aux lecteur réceptifs de mon travail, c’est cette notion qui m’apparait primordiale. Être critique dans mon cas, c’est finalement d’abord apprendre à se connaître soi-même en miroir de l’autre (et d’une création artistique, quelle qu’elle soit).

 

En ouverture du festival Séries Mania, une table ronde réunira différents journalistes spécialisés dans les séries. Le thème : « Tous critiques de séries ? » Rendez-vous à 16h au Forum des Images pour assister au débat. Je traînerai sûrement dans le public.

 

(1) Même si France Télévisions a supprimé la publicité après 20h, je n’ai senti aucun véritable changement idéologique majeur.

(2) Généralement, cette phrase est accompagnée d’une réflexion qui peut se résumer en cinq mots : « meilleure audience signifie meilleure qualité. »

(3) Paradoxalement d’ailleurs, ce sont ceux-là même qui affirment aujourd’hui que rien ne pourra changer et que c’est l’ordre naturel des choses… alors que cette arrivée américaine sur nos écrans provient de la volonté très humaine de nos diffuseurs et de leurs plus hautes instances.

(4) Cliquez sur le lien et vous verrez un dessin qui, déjà, épousait mes convictions d’alors, démontrant à la fois que ma démarche n’avait rien d’original et, surtout, que je n’étais pas seul ! (et, du coup, que je n’avais peut-être pas totalement tort…)

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