piratage, téléchargement illégal

Le piratage ? Quel piratage ?

Piratage

Frédéric, un blogueur qui s’occupe du site Filmsdelover, vient de publier une tribune sur Medium dans laquelle il entend dénoncer l’hypocrisie des journalistes spécialisés dans les séries. Selon lui, nous (je dis « nous » car je crois appartenir à cette catégorie) faisons le jeu du téléchargement illégal, une pratique assimilée au délit de contrefaçon, puni au civil comme au pénal par de lourdes peines. En théorie.

Je n’ai jamais été un grand fan des journalistes qui parlent du journalisme – j’ai quand même tendance à trouver ça un poil nombriliste. Mais bon, faisons une entorse à cette règle – une première sur ce blog ! -, d’autant que ça peut concerner les lecteurs de Dimension Séries ainsi que ceux qui s’interrogent sur les pratiques des journalistes séries.

Le piratage est une question problématique. Clairement, il faut l’admettre, mes collègues au sens large et moi ne sommes, la plupart du temps, pas dans notre droit… bien qu’il reste encore à le prouver devant la loi. Je ne m’avouerai pas vaincu de si tôt, non mais oh ! Bon, ce ne serait qu’une question de formalités de toute façon.

Donc je disais… Le piratage questionne notre rapport à la justice même si plus grand chose ne semble aujourd’hui s’opposer légalement à cette pratique. D’ailleurs, lors d’une projection à la presse, le droit d’auteur, qui est inaliénable, n’est pas respecté en totalité. Une tolérance est appliquée – et il en existe de nombreuses pour le coup. Si l’on voulait faire du zèle, il serait nécessaire que les journalistes paient systématiquement leur place de cinéma, même lorsqu’ils sont invités à découvrir gratuitement un film. Ce serait étonnant, certains trouveraient ça même ridicule au regard des retombées économiques que ces projections exclusives peuvent générer. Dans le cas des séries, c’est un peu différent car leur financement n’est pas direct mais j’en reparle plus bas.

Frédéric a donc naturellement raison d’interroger cette pratique, d’autant que cette pratique interroge elle-même notre cadre légal. Quand l’interdit devient une norme, comment le journaliste doit-il se placer ? En garant des droits d’auteur, exemplaire ? Alors qu’on lui demande d’être sur tous les fronts, auprès des lecteurs mais également en amont des tendances !? Je ne crois pas qu’il existe une réponse simple à ce questionnement.

Le piratage interroge également un modèle économique. A mon sens, l’Internet culturel dont on fait référence aujourd’hui s’est fondé sur une idéologie du partage où la rareté devient nulle. C’est incompatible avec le monde économique pré-Internet, encore d’actualité aujourd’hui évidemment, où l’on a institué que la rareté faisait la richesse. C’est l’opposition entre le physique et le virtuel, pour faire simple. Difficile pour ces deux univers de trouver un terrain d’entente. Et je ne sais pas si l’un des deux finira par l’emporter.

Au milieu de tout ça, le journaliste doit trouver sa place. Dans le cadre des séries, s’il fallait tirer un trait entre ces deux postures possibles, il serait soit taxé de suivisme, encourageant un système économique qui le fait vivre (1) mais qui présente des défauts au regard d’un lectorat important (2), soit il serait à la solde de la mondialisation qui ruine la souveraineté culturelle d’un pays.

Du coup, se pose naturellement la question du rôle du journaliste. Pour ma part, j’en reviens aux ambitions éditoriales d’Arte qui ont engendré la création de Dimension Séries. Son objectif, c’était de développer notre curiosité télévisuelle. Ce n’est pas un objectif anodin, et il n’a pas atterri dans notre cerveau de manière innocente en 2012 : c’est aussi le produit d’une époque qui vit une révolution culturelle, et qu’Arte, je crois, souhaite incarner. Internet a abattu les frontières des langues. Des communautés entières se créent, produisent des sous-titres sauvages, afin qu’une série étrangère soit reconnue en dehors de ses frontières. La connaissance et l’art est à portée de toutes les mains. Frauduleusement.

Mais, question épineuse, dispose-t-on des moyens légaux de notre curiosité ? Je n’en suis pas sûr. Il parait que la curiosité est un vilain défaut. Bah moi, j’en fais la plus grande qualité chez un journaliste. Car notre rôle est celui de transmettre l’information, qu’elle provienne d’une source légale ou non – aucun journaliste ne le reconnaîtra (c’est un peu comme l’histoire des rançons et des otages…) mais tout le monde a intégré cette idée.

Pour faire un aparté un peu évident, 100% des scoops journalistiques ne proviennent pas de source officielles et de communiqués de presse. C’est vrai, ça en choque plus d’un lorsque les journalistes de Mediapart, par exemple, disposent d’informations dont ils ne sont pas censés disposer… Ça choque même jusqu’au sein de la caste des journalistes qui, très étrangement pour moi, n’avait pas été très tendre à l’égard de cette rédaction lorsqu’elle a sorti l’affaire Cahuzac.

Bien sûr, il n’est presque pas question de scoops ou de révélations dans le journalisme culturel au sens où on pourrait l’entendre, alors qu’il existe des tas de sujets d’enquête un peu grinçant. Pourquoi ? Peut-être parce qu’on demande davantage à cette pratique journalistique de soutenir un système économique, et nous en profitons également. C’était gagnant-gagnant d’une certaine manière. Jusqu’à ce qu’Internet intervienne. Mais est-ce pour remettre les pendules à l’heure ou pour déstabiliser un équilibre précaire ? Aucune idée.

En revanche, ce que je sais, c’est que le cas de la France est particulier. Dans le domaine des séries, notre pays a accumulé un retard considérable. Pour des raisons structurelles, qu’elles soient politiques ou économiques, les chaînes françaises se sont reposées trop longtemps sur un modèle voué à l’échec, compromises à une logique court-termiste – et à l’époque, Internet n’existait pas. Résultat ? Un paysage audiovisuel bien moins tourné vers la création qu’il ne devrait l’être – et beaucoup beaucoup beaucoup trop sur l’acquisition de programmes étrangers.

C’est pourtant la recette magique de la plupart des autres pays de l’envergure de la France. Je suis régulièrement des journalistes américains et anglais spécialisés dans les séries. Effectivement, eux – en tout cas ceux que je suis – ne produisent d’articles sur des séries que lorsqu’elles sont diffusées dans leurs pays respectifs. La première et principale raison est simple : leur système économique les y encourage. Pourquoi ? Parce qu’ils fabriquent des séries, eux. Par exemple, l’équivalent de France 2 au Royaume-Uni ne diffuse QUE des séries anglaises. Et en grand nombre. En France, combien de nouveautés a-t-on droit par an ? Dix tout au plus ?

Pour autant, ce protectionnisme économique – qui s’applique au cinéma français mais pas à la fiction télé française, soit dit en passant… – ne doit pas être une fin en soi. Il permet à un pays de rêver, de former ses talents, de faire émerger des artistes, certes (et ce serait déjà pas mal, non ?), mais je crois que la position désastreuse de la France dans ce domaine peut aussi être envisagé comme une opportunité. Parce que les créations étrangères peuvent nous nourrir au sens artistique du terme. Je vais être affreusement corporate mais je crois qu’Arte, qui diffuse une bonne partie des meilleures séries européennes, l’a compris. Au contraire, d’autres diffuseurs ne se concentrent exclusivement que sur un seul pays, et financent donc la création de ce pays alors qu’il n’en a nullement besoin. Indice : le pays d’Aaron Sorkin, de David Simon, de Tina Fey, de Chris Carter, de Shonda Rhimes…

Avec le site que j’ai co-fondé, Spin-Off.fr, avant que je ne rejoigne Arte, c’était le pacte éditorial que nous avons essayé de mettre en place : mettre au même niveau les séries de tous les pays (d’ailleurs, pour info Frédéric, le calendrier de diffusion d’Allociné… on l’a mis en place bien avant eux). Pourtant, même si je ne suis pas non plus complètement naïf, son principe n’était pas d’inciter au piratage. L’idée, c’était d’abord d’étaler la création artistique qui a lieu ailleurs, de révéler le gouffre qui nous sépare des autres – ce qui est bien plus important que ce que ce gouffre peut impliquer en terme de piratage. Et je sais que le travail que l’on a produit, et que des blogs comme celui de Ladyteruki ou de Livia produisent également, en valorisant régulièrement des séries étrangères opère une influence directe et effective auprès des diffuseurs. C’était le cas de Real Humans par exemple, qui n’aurait sans doute jamais eu de saison 2 si Internet ne s’en était pas emparé.

Maintenant, difficile pour une petite chaîne comme Arte de faire véritablement le poids dans cette question ; elle ne peut qu’esquisser un chemin. C’est avant tout à TF1 et France Télévisions que revient la responsabilité et le privilège de dessiner ce nouveau paysage audiovisuel français, parce que ce sont eux qui financent en très grande partie la création et qui servent aussi de modèle pour toutes les autres. Peuvent-ils le faire de manière plus efficace et plus variée ? C’était ce que j’essayais de démontrer dans une enquête de Dimension Séries et que je t’invite à lire.

Il reste enfin la question du financement des séries. Elle est très différente de celle du cinéma. Ce sont les chaînes qui apportent la grande majorité du budget. Mais il n’y a pas de revenus associés à une sortie en salle – pourrait-on la comparer aux revenus publicitaires des chaînes privées ? Et c’est encore moins le cas pour une série du service public qui finance plus de la moitié des fiction télé en France. Le rapport économique au piratage n’est donc pas le même, il est moins direct – même s’il n’est pas moins existant, au moins symboliquement.

Lorsque un diffuseur comme HBO s’enorgueillit du succès de Game ot Thrones sur les réseaux illégaux, c’est aussi pour la simple et bonne raison que la série a pensé son financement pour le territoire national d’origine, et que tout le reste n’est qu’un plus qui tombe dans la poche du producteur. Certes, le piratage peut incarner une richesse qui lui échappe. Le fameux « manque à gagner » qui, parce qu’elle n’est pas qu’une notion économique (elle est aussi sociologique), reste compliquée à aborder.

En France, notre rapport au piratage de séries s’exprime surtout au regard des séries américaines. A mon sens, il incarne davantage la concurrence que se font différents blocs incarnés par les pays. Par exemple, la télé anglaise a une bien plus grande influence en Australie que chez nous. Il y a des raisons historiques mais aussi des décisions politiques qui peuvent l’expliquer. Quand un internaute français pirate une série américaine, il le fait d’abord, inconsciemment, parce que les chaînes françaises ont développé un lien de dépendance aux créations américaines depuis dix ans, au-delà de toutes leurs qualités objectives.

Mais tu remarqueras, Frédéric, qu’Internet a changé au moins une chose : alors qu’on nous expliquait il y a un peu plus de 5 ans que, techniquement, c’était impossible de diffuser en simultanée des séries dans deux pays différents comme les États-Unis et la France par exemple, c’est en passe de devenir la norme désormais. Pour un peu plus de 10 euros par mois, vous disposez des séries d’HBO sur OCS, au même moment ou presque. Pareil chez Canal+ même si c’est déjà moins abordable. Fin novembre, j’ai d’ailleurs établi un comparatif de différentes offres légales

Il ne faut donc pas éluder complètement cette question si l’on souhaite repenser le système économique et juridique. Le piratage a-t-il la même influence sur le cinéma et sur les séries ? Je n’en suis pas sûr. Les infractions au droit d’auteur doivent-elles être combattues ? Oui. Mais sans établir le contexte français de ce piratage, et qui doit réfléchir à s’y adapter, ça n’aura pas grand intérêt pour la création. Et c’est pourtant elle que l’on doit défendre, in fine.

(1) Je tiens à souligner que Dimension Séries n’est pas un blog financé par la publicité.

(2) Je parle, ici, du cas précis français.

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