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Adaptation, remake, spin-off : les séries US depuis 1970 (1)

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« Êtes-vous prêts à découvrir l’événement le plus excitant de l’histoire de la télévision ? Si ce n’est pas le cas, éteignez votre téléviseur. Sinon, comptez avec moi. C’est parti. 10… 9… 8… 7… » Je m’arrête là, vous savez compter jusqu’à 10. Enfin, à 0. Cette introduction légèrement exagérée était prononcée par Jeff Probst dans un programme intitulé « The Greatest Event in Television History », diffusé sur la chaîne Adult Swim. Son principe ? Retourner plan par plan le générique d’une vieille série. Évidemment, tout est parodique.

Il suffit de regarder simplement 10 secondes d’un des 4 épisodes de « The Greatest Event » pour s’apercevoir que si ça fonctionne, c’est parce que ce programme a touché un point sensible. A l’heure actuelle, le monde de l’audiovisuel (cinéma, télévision, jeux vidéo…) semble être accablé par un mal étonnant : dans les salles, sur les écrans, plats la plupart du temps désormais, les remake, les adaptations, les spin-off, s’installent durablement. On fait, puis on re-fait, parfois on dé-fait pour re-faire, ou on re-fait ce qui a été déjà re-fait une première fois. Hollywood est une machine écolo, elle recycle !

A la télévision, j’ai voulu vérifier cette impression en me concentrant sur le marché américain. Cette idée, je la dois à Jeje qui, dans un commentaire sur ce blog, écrivait ceci :

« Je partage ton exaspération concernant le remake de séries à succès, mais je n’ai pas l’impression que ce soit une nouveauté. Exploiter le succès d’une série en développant des séries dérivées ne date pas d’il y a dix ans, surtout pas à la télé américaine. »

Qu’à cela ne tienne. Quitte à s’être trompé, autant se tromper en délivrant la vérité. Armé d’un précieux ouvrage, The Complete Directory Primetime Network and Cable TV Shows, de Wikipédia (parce que, oui, ça aide aussi !) et d’un peu de courage, je me suis lancé dans une exploration laborieuse : 45 années de télévision américaine auscultées, de 1970 à 2014, pour vérifier si, oui ou non, il y a plus ou moins de remake, de spin-off et autres adaptations aujourd’hui qu’à l’époque.

Périmètre de l’étude

On ne se lance pas dans une si vaste entreprise sans se mettre des limites. J’ai décidé de ne prendre en compte que les séries des grandes chaînes américaines gratuites que sont ABC, CBS, NBC, Fox, WB, UPN et CW. Il y a déjà de quoi faire et, si l’envie me vient, je pourrais un jour compléter l’analyse en m’intéressant par exemple aux chaînes câblées et payantes.

J’ai classé l’ensemble des séries selon l’année de leurs premières diffusions, et non selon la saison télévisuelle. Parce que c’est plus pratique.

Autre volet important, celui de la définition d’une série. Je prenais en compte toutes les séries à partir du moment où son premier épisode était diffusé. Mais du coup, je ne comptabilisais pas les téléfilms. Si une de ces séries était adaptée d’un téléfilm, l’année retenue était celle de la diffusion du premier épisode de la série, et non du téléfilm. Si cette série était adaptée d’un téléfilm moins d’un an avant la diffusion du téléfilm, je ne comptabilisais pas la série comme une adaptation de ce téléfilm. A l’inverse, si l’intervalle dépassait un an, j’ai considéré qu’il s’agissait d’une adaptation. Ces cas de figures sont rares mais il faut une règle équilibrée pour que toutes les séries soient traitées à la même enseigne.

Je suis tombé sur un autre cas de figure : le cas des miniséries, qui est un peu particulier. Leur très grande majorité adapte des œuvres déjà existantes. Seulement, elles ne se composent la plupart du temps que de 2 à 4 épisodes. C’est ainsi que j’ai placé un autre curseur : pour toutes les miniséries composées de 5 épisodes ou plus, elles entraient dans la catégorie des séries classiques. Pour les autres, elles n’étaient pas comptabilisées. Là encore, cela ne concerne qu’une poignée de séries mais il aurait été difficile d’assumer la prise en compte des séries qui n’ont qu’un seul épisode diffusé alors que certaines miniséries (qui n’ont plus grand chose de mini, du coup) en affichent, parfois, 12 à leur compteur.

Afin d’apporter plus de précision, j’ai trié chaque série par chaîne et, surtout, je les ai réparties en quatre catégories :

    1. Les adaptations : les séries qui adaptent une œuvre déjà existantes d’un autre médium (livre, film, comics…).
    2. Remake ou reboot : les séries qui relancent une franchise, quel qu’en soit l’objectif (en reprenant à zéro ou en poursuivant un récit) ou qui adaptent une franchise étrangère.
    3. Spin-Off : les séries dérivées de séries existantes.
    4. Le reste.

L’ensemble de ces contraintes m’a mené à un premier résultat : 1960, c’est le nombre de séries étudiées. 479, c’est le nombre de séries écolo (elles recyclent !). Elles se répartissent entre les adaptations (265), les remake / les reboot (93) ou les spin-off (121). Cela correspond presque à 25% de la production. Quasiment 1 série sur 4 diffusée depuis 1970 sur les chaînes gratuites américaines n’est pas originale. Mais je ne vais pas vous laisser pavoiser plus longtemps. Entrons dans le détail de cette étude.

L’évolution dans le temps

L’idée originale de cet article était de découvrir comment l’industrie télévisuelle américaine a fait évoluer ses critères éditoriaux de production et, si possible, d’en apprendre les raisons.

En moyenne, depuis 1970 sur les chaînes sélectionnées, sur une quarantaine de séries produites chaque année, environ une dizaine ne sont pas des créations originales au sens où on l’entend. Mais il ne faut pas se fier à une simple moyenne. Observons concrètement sur 45 ans comment se sont comportées les chaînes.

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Il y a pas mal de disparités mais l’on peut déjà deviner des périodes où les diffuseurs ont eu tendance à changer de comportement :

de 1970 jusqu’à 1989 : sur les vingt premières années, la production de séries affiche une croissance qui ne s’interrompt quasiment pas.

Il y a bien un pic au beau milieu de la période, l’année 1979. Pendant pas mal de temps, j’ai cherché en vain une explication. Je crois que cette augmentation est en réalité conjoncturelle. Alors qu’à cette époque, 98% des foyers américains disposaient d’une télévision au moins, trois nouvelles chaînes font leur apparition cette année-là : USA Network, ESPN et Nickelodeon. La fin des années 80 est également synonyme d’évolution technologique. Le satellite est sur le point d’être commercialisé à grande échelle et des chaînes comme HBO, née en 1972, en profitent. Enfin, un an plus tard, les acteurs entraient en grève. Je n’ai pas réussi à déterminer si cette grève avait été anticipée par les diffuseurs ceci dit. Reste que pour les deux premiers points, l’augmentation de la concurrence semble avoir, en partie, boosté la production des trois chaînes gratuites américaines de l’époque, ABC, CBS et NBC.

J’ajouterai que, sur la période étudiée, 1979 est l’année où a été diffusé le plus grand nombre de séries non-originales. Si aucun remake ou reboot n’a été produit, on compte cependant 15 adaptations et 11 spin-off, dont Côte Ouest (dérivée de Dallas), Trapper John MD (dérivée de MASH) ou bien Archie Bunker’s Place (dérivée de All in the Family). Ces trois séries étaient diffusées sur CBS.

Le 6 octobre 1986, une nouvelle grande chaîne gratuite débarque dans la danse, Fox. Son premier programme, The Late Show, est un talk-show animé par Joan Rivers, décédée il y a une semaine. Mais les premières séries n’arrivent qu’en 1987. Deux des plus connues ? Mariés, deux enfants et 21 Jump Street.

Enfin, dernier mouvement important sur ces deux décennies, la grève de 1988 des scénaristes. Il s’agit, pour l’heure, de la plus longue grève jamais assumée par les auteurs. Pendant 155 jours entre le 7 mars et le 7 août, les stylos sont à l’arrêt (ou presque, car le syndicat a pu délivrer quelques autorisations sur certaines séries…). La saison démarre ainsi plus tard, entre mi-octobre et début novembre plutôt qu’en septembre. Alors que la part des séries non-originales était tendanciellement en baisse depuis 1979, elle repart du coup à la hausse. Les diffuseurs cherchent des moyens de remplir les grilles rapidement. 15 ans après sa fin, ABC relance la série de CBS, Mission Impossible et NBC adapte la série anglaise Dear John, sans compter le fait qu’elle diffuse un spin-off des Craquantes intitulé Empty Nest ;

de 1990 jusqu’à 2004 : à partir des années 90, la télévision américaine entame une mue, à l’image de l’une des séries emblématiques qui ouvre cette période, Twin Peaks (avril 90). Sur les 20 premières années, presque un tiers (32,5%) des séries diffusés par ces chaînes n’étaient pas des créations originales. Mais pour ces 15 années suivantes, ce chiffre est en chute libre. Il n’atteint même pas les 15%.

L’effervescence créative est de mise et profite des avancées creusées par plusieurs séries développées dans les années 80 comme Hill Street Blues. Ainsi vont naître des séries dont le poids industriel n’est plus à démontrer : Beverly Hills (1990) qui engendrera Melrose Place, Les Simpson (1990) toujours diffusée, The X-Files (1993), Urgences et Friends (1994), JAG (1995) qui donnera naissance à NCIS… la liste est encore longue. J’ai fait un petit calcul : sur ces 15 ans, les séries initiées entre 1990 et 2004 ont engendré 30714 épisodes… contre 28269 épisodes pour les séries lancées les 20 précédentes années.

Il faut dire que deux nouvelles chaînes apparaissent, The WB et UPN, en 1995. Et cette année-là, justement, marque le point culminant du nombre de séries produites par les grandes chaînes dans l’histoire de la télévision américaine. 71 au total font leur apparition, dont 63 créations purement originales, à l’image d’une certaine Sliders par exemple. Là-aussi, l’émulation de la concurrence semble produire quelques effets ;

depuis 2005 : Si la télé-réalité a fait son trou dans la télévision américaine au milieu des années 70 (on se souvient de An American Family diffusée sur PBS et qui a fait l’objet d’un téléfilm sur HBO intitulé Cinema Verite), c’est au début des années 2000 qu’elle connait une véritable explosion. En 2005, elle est déjà bien implantée et cela fait déjà trois ans qu’elle devient très récurrente dans les grilles de programmes des chaînes.

Naturellement, il reste un peu moins de place pour les séries, accélérant leur baisse de production depuis 1995. Le niveau le plus bas est atteint en 2008 mais cette année-là, il y avait une raison précise : une nouvelle grève des scénaristes frappait l’industrie entre novembre 2007 et février 2008. Si la précédente s’était déroulée pendant l’été, cette fois-ci, cette grève a lieu en pleine saison (même s’il existe un petit hiatus au moment de Noël…). De nombreuses séries sont forcées de réduire drastiquement le nombre d’épisodes tournés. C’était le cas de Breaking Bad, par exemple. En réalité, c’était plutôt une bonne nouvelle dans son cas puisqu’ils ont décidé, pendant cette pause, de conserver le personnage de Jesse alors qu’il aurait du être tué… !

Autre événement structurant cette période, c’est la fusion des chaînes The WB et UPN pour former The CW lancée en septembre 2006. Le « C », c’est pour CBS qui possédait UPN, et le « W » pour la Warner, propriétaire de The WB. Les deux chaînes n’avaient pas obtenu en 11 ans de bons résultats malgré le lancement de certaines séries qui auront marqué l’industrie (Buffy, Dawson, 7 à la maison…).

Ah, aussi, ne parlons pas évidemment d’Internet qui a pointé le bout de son nez… !

Dans ce contexte, les diffuseurs ont, semble-t-il, opté pour un retour aux productions pré-mâchées. Et ce retour aux séries non-originales se distingue davantage sur le graphique suivant. J’y fais un simple rapport entre les séries non-originales et l’ensemble des séries. C’est ainsi que l’on découvre l’évolution de la part des séries non-originales sur l’ensemble des nouvelles séries produites depuis 1970. Résultat : Jeje avait raison… mais je n’avais pas tort non plus !

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Dans un prochain article, nous allons nous plonger encore plus précisément dans les séries étudiées. Combien d’épisodes ont été diffusés depuis 1970 (oui, oui, j’ai compté…) ? Y a-t-il des exceptions et des objets télévisuels non-identifiés (je suis tombé sur des perles, je compte les partager…) ? Quelle chaîne a produit le plus de séries inspirées de films, de livres, de comics book… de publicités !?  Quelles sont les années ayant initié les plus gros succès industriels ? Quel pays a inspiré le plus de remake ? A la semaine prochaine !

Manuel Raynaud

Catégories : Décryptage · Série américaine