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Un sacré ciné

Cinema

Serge Kaganski a publié sur son blog un article intitulé « Les saintes séries » où il dénonce la création télévisuelle au profit du véritable art, le Cinéma. L’objectif de ce blog étant surtout de s’inscrire dans le débat, j’ai essayé de lui répondre, avec mes mots et mes faiblesses.

« Le cinéma règne. Et il n’est le seul langage audiovisuel à pousser la porte de l’art.

Ce n’est pas moi qui le dit, c’est la société française… ou tout du moins, une partie d’entre elle qui s’est intéressée à la question il y a quelques mois, lorsque Vincent Maraval mettaient ses gros pieds dans le plat financier. Il y était question des aides attribuées au cinéma. Le Cinéma. Pour des raisons de politique culturelle, la télévision française est comprise dans l’équation. Ici, la télévision esclavage le Cinéma, infantilise son expression. Là, elle le réprime et le réduit.

Le cinéma et moi

« Le Cinéma [qu’on regarde en levant les yeux] est un art, la télé [qu’on regarde en baissant les yeux] est un meuble. » Ceci est un mash-up d’expressions de Jean-Luc Godard, digérées et imprimées dans la culture française, y compris jusque dans son administration, ses lois, ses mécanismes de financement. A vu-t-on, par exemple, émerger la proposition que le cinéma se doit désormais de financer l’audiovisuel ? Jamais la question ne s’est posée en ces termes puisque seul l’art qui vaille, celui du Grand Écran, devait être protégé, encadré, chouchouté, financé, y compris n’importe comment.

Pourtant, le langage est le même entre le grand et le petit écran : celui de la lumière. Il n’y ensuite que des envies, des intentions, des sensibilités qui s’expriment sous toutes ses formes. La France a favorisé une seule de ces facettes d’expression audiovisuelle, en valorisant un style bien particulier de cette facette. Maintenant que le Monde est vraiment Monde, les séparations et les concurrences, d’autant plus dures que notre culture était marginale, exacerbent notre isolement, notre solitude, notre incapacité à reconnaître que d’autres ont fait mieux différemment.

C’est ainsi que j’analyse votre tribune. Pardon, votre billet de blog, Serge Kaganski. Intitulé « Les saintes séries« , vous nous brossez le portrait d’une expression artistique, celui de la série, imprécise et, au fond, idiote. Imprécise car vous effectuez d’affreux contre-sens. Comment affirmer que dans les séries, il n’y a « pas de place pour les fous, les irréductibles, les ingérables, les radicaux, les révolutionnaires » alors que, par exemple, c’est justement quasiment le sens de l’œuvre d’Aaron Sorkin (en particulier avec The West Wing, Studio 60 et The Social Network) ? Et idiote car vous tirez des conclusions à partir de ce constat contestable. « J’ai mon idée sur la question… » Une brillante idée, assurément.

Dominer, de l’envie et du besoin

Dans votre esprit, une frontière doit encore être dressée, comme vestige d’un passé qui disait le mieux et dénonçait le pire. Dans la réalité, les murs n’existent plus et n’ont jamais vraiment existé. La série peut se découvrir au cinéma et le cinéma vit à la télévision. Il existe bien une différence, celui de la production. Importante, évidemment. Au cinéma, on vit dans une économie de réalisation. Le « director » est le chef à bord, il décide, il prend son temps, il réfléchit et puis il tourne. A la télévision, l’économie se fait dans la narration. Le « writer » est le chef à bord, il décide, il prend (beaucoup) de temps, y compris pour réfléchir (eh ouais !) et il tourne.

Au cinéma, le chef est le metteur en scène ; à la télévision, c’est le scénariste (ce qui n’est pas encore vraiment le cas en France, pour rappel). Ce serait donc là le point culminant de la tension entre ces deux univers. Votre réalisateur, lui, se passerait bien du scénario, un outil corrompant son génie. Mon scénariste, lui, effacerait toute influence du réalisateur, de peur de voir son œuvre altérée. Je sais bien que vous voulez diriger le débat dans cette direction mais c’est peine perdue. On navigue dans une zone bien plus grise que vous ne voulez l’admettre, depuis déjà très longtemps, où chaque métier collabore et apporte sa pierre à l’édifice au profit de l’émergence d’un point de vue, quelle que soit la part de commercial.

On aurait tout de même plus de raisons à chercher les points communs que les différences. J’ai vu dans Le Mépris un ballet des corps que je retrouve dans The West Wing. J’y ai vu également une symbolique rare, parfois même ridicule à vrai dire (le producteur qui prend une bobine pour un disque… pfiou, le gros surligneur, là !). Bon, ne le prenez pas mal, mon œil n’y est pas habitué. Mais je vois aussi dans Six Feet Under une humanité qui échappe à toute œuvre que je connaisse. Les personnages du Mépris n’ont pas un cil d’existence à côté de la famille Fisher, croque-mort de père en fils, pour qui l’existence est leur fardeau. Puisque vous aimez les métaphores culinaires : l’un sans l’autre, ce serait comme manger un hamburger sans frites. Lequel des deux est l’accompagnement ? Peu importe. Alternez.

Je ne sais rien mais je dirai tout

Je ne suis pas non plus exempt de tout reproche. Ma connaissance du cinéma semble aussi creuse que votre culture série. Mais, tout comme au cinéma, je vois à la télé des créations bouleversantes. Tout comme au cinéma, elles se comptent sur les doigts d’une main. Parce qu’en étant humain, on ne peut pas aimer tous les génies du monde. Il faudrait une douzaine de vies pour y parvenir. Tout comme au cinéma, j’y vois un sens de l’esthétisme qui bouscule mes codes.

Mais il n’est pas visuel, il est narratif. Il se trouve dans les anachronismes de Kaamelott, dans l’outrance de Black Mirror, dans le naturalisme de Him & Her, dans la précision de Sherlock, dans le symbolisme de Twin Peaks, dans la violence de The Thick of It, dans la tendresse de Louie, dans la foi d’Ainsi Soient-Ils, dans les prisons de Rectify. C’est sûr qu’il faut les connaître, les Alexandre Astier, les Charlie Brooker, les Louis CK, les David Lynch (ah, si, ça, vous connaissez…), les Steven Moffat, les Armando Iannucci. Je m’arrête là.

Serge, vous êtes autodidacte. C’est aussi mon cas. C’est le cas de tous les sériephiles. Il n’existe pas de sériephilie institutionnalisée, ou alors elle est en cours d’émergence depuis 5 ans environ, date à laquelle les universités se sont penchées sur le sujet de manière insistante. On ne peut pas grandir si vous ne grandissez pas. On veut bien vous aider mais ferez-vous de même ?

Mes séries télé ne règnent pas, elles existent, là, attendant patiemment qu’on les observe, avec sérieux ou non. Elles ne sont ni le rock, ni le rap, ni même le Pape ! Elles ne prétendent pas. Elles sont. Regardez-les, dans toutes leurs complexités. Et, si vous en ressentez le besoin, je viendrai même accrocher votre téléviseur à un mur. C’est pour vos yeux, bien sûr.

Toutes mes pensées cathodiques,

Manuel Raynaud. »

Catégories : Chronique