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Les rapports sur la télé sans vision

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L’audiovisuel français est-il en crise ? N’a-t-il plus les moyens de se financer ? Faut-il distribuer l’argent différemment ? Quels sont les mécanismes qui peuvent améliorer la création ? Toutes ces questions et bien d’autres interrogent, depuis des années mais en particulier depuis quelques mois, la profession. Des problématiques auxquelles le public pourrait se sentir indifférent. Et pourtant, ce sont ces mécanismes actuels et futurs, actuellement en discussion, qui produisent ce qui arrive sur vos écrans.

Cette semaine, la Cour des Comptes a publié un rapport sur les soutiens à la production cinématographique et audiovisuelle, et sous-titré : « Des changements nécessaires« . Une partie de la profession l’a accueilli avec circonspection.

Le changement, c’est maintenant

Mais tout d’abord, venons-en au fait. Que trouve-t-on dans ce rapport qui justifie d’en pondre près de 300 pages, dont une quarantaine pour la partie audiovisuelle, celle qui nous intéresse ? Un constat, déjà. « En matière d’audience ou d’exportation des œuvres audiovisuelles françaises (…) les résultats atteints sont loin d’être satisfaisants. » Et 6 propositions concrètes sur le seul secteur de l’audiovisuel. Mais en réalité, rien de structurellement changeant. Pour résumer, le constat qui est fait actuellement : ça n’a pas été aussi pire que ça l’a été mais c’est loin d’être le mieux du mieux. Donc on propose de faire des changements à la marge.

Pour consolider le secteur des sociétés de production qui sont trop nombreuses, on propose de modifier les critères d’accès aux aides automatiques (1) de façon à ce qu’elles se regroupent pour les obtenir ; pour inclure la notion de mérite dans l’accès aux aides, on propose de d’ajouter une mesure de performance du programme sur la base des ventes ou d’audience ; pour diversifier les types de programmes, on propose d’augmenter la dotation des aides sélectives (2) lors de l’écriture ou du développement…

A la lecture de ce rapport, rien de vraiment neuf n’est proposé. Il faut dire qu’avant lui, les rapports Laurent Vallet (« Adapter les obligations de financement de la production audiovisuelle pour garantir leur avenir » 17 décembre 2013) et René Bonnell (« Le financement de la production et de la distribution cinématographiques à l’heure du numérique » 8 janvier 2014) sont passés par là. Transparence, simplification, réorganisation, chacun a déjà joué sa partition.

Manque d’audace

Là où on aurait pu attendre celui de la Cour des Comptes, c’était justement d’offrir une analyse plus vaste et transversale de la gestion de ces finances publiques remettant en perspective un domaine sur un ensemble d’écosystèmes. De ce point de vue, c’est plutôt décevant. Pourtant, dans la conclusion de la partie consacrée à l’audiovisuelle, elle y fait ce constat alarmant et que je ne cesse de rappeler sur Dimension Séries.

« Malgré des signes récents de redressement (3), la fiction française de la dernière décennie est un échec en termes d’audience, d’exportation et même de volume produit (768 heures en 2012 contre 924 heures en 1990). Alors que la France dispense l’aide la plus élevée d’Europe à la production audiovisuelle, les fictions américaines occupent sur ses grandes chaînes nationales en clair une place plus importante qu’ailleurs en Europe et y remportent les succès d’audience les plus marqués. »

La Cour appelle ainsi à « une révision profonde de ce cadre » mais n’accorde bizarrement pas ses recommandations à ce constat. Par exemple, rien n’est fait pour inciter une augmentation forte et concrète du volume de production. Or, comme j’ai tenté de le démontrer dans mes enquêtes « La qualité dépend-elle de la diversité ? » et « La Télé française peut-elle être davantage créative ? », avant de travailler sur la nécessaire diversité des formats et des genres, il faut d’abord produire de la quantité de façon à créer les cases horaires qui accueilleront et engendreront cette diversité.

La télévision correspond, comme le dit si bien la Cour, à une économie de commandes : « si les producteurs sont à l’origine des contenus, leurs projets ne peuvent se concrétiser qu’à la condition qu’une chaîne de télévision endosse une part, souvent majoritaire, du financement et des risques en termes de retombée d’audience. » S’il n’y a pas de commande, il n’y a pas d’offre. Mais peut-être attend-on du public qu’il se contente de regarder une mire 24h/24 ? Ca coûtera moins cher en tout cas.

Volume de production faible

Sur cet aspect précis, le CNC a publié, dans la foulée du rapport de la Cour des Comptes, son bilan annuel de la production audiovisuelle. Ainsi, en 2013, la France a produit 783 heures de fiction. C’est 14 heures de plus que l’année précédente. Et 783, c’est très exactement la moyenne d’heures de fiction produite chaque année depuis… 1991. Nos voisins européens dépassent allègrement les 1000 heures produites, ce qui devrait être le minimum syndical pour une télévision française dont l’offre commencerait enfin à s’épanouir. De notre côté, nous n’avons dépassé ces 1000 heures qu’en 1991 et en 1996.

Mais ni au CNC, ni au CSA, ni à la Cour des Comptes, je ne lis de recommandations réalisées dans le sens d’une augmentation drastique du volume produit. Dans le cadre de mon enquête sur la créativité de la télévision française, je soulevais la question légitime du régime des obligations de production. En France, elles sont calculées sur la base du chiffre d’affaires et non du volume horaire effectivement diffusé, comme c’est le cas au Royaume-Uni.

J’avais ainsi pu constater que lors du mois d’octobre 2013 sur le créneau 21h-23h, période observée, les deux premières chaînes anglaises, BBC One et ITV, ont diffusé respectivement 97% et 87% de productions originales, contre 65% pour France 2 et 48% pour TF1. Le chiffre était encore plus éloquent sur le seul secteur de la fiction : 56% de fiction originale pour France 2, 31% pour TF1… quand les chaînes anglaises affichaient un joli compteur à 100%. Plus impressionnant même, ITV, chaîne anglaise privée financée par la publicité, avait diffusé plus de fiction (733 minutes) que France 2 (693 minutes), chaîne publique où la publicité a disparu après 20h. TF1 étant encore loin derrière (583 minutes).

Le besoin d’un nouveau paradigme

Si les changements à la marge, formulés par la Cour ou dans les différents rapports remis ces derniers mois, peuvent être nécessaires, il ne faut perdre de vue que la problématique principale, c’est d’abord de produire, de produire, de produire. Pas n’importe quoi, pas n’importe comment, pas en sous-finançant les productions, pas en précarisant le secteur de manière à obtenir un flux continu de programmes originaux sans originalité, pas non plus en reproduisant les erreurs du passé (dédicace AB). Les institutions y veillent de toute façon et les mécanismes du CNC, s’ils ne portent pas leurs fruits selon la Cour des Comptes, ne demandent qu’à servir un nouveau modèle plus vertueux.

Mais il faut vivre avec son temps et avec les évolutions de la télévision. Cela fait longtemps que la télévision n’a plus à être qu’un unique média de contrôle de l’information : assumons l’idée qu’elle puisse aussi servir et valoriser la création française, sous toutes ses formes, du grand au petit écran, mobile ou non, sans honte.

(1) Aide automatique : Réservé à des sociétés qui ont diffusé une œuvre au cours de l’année précédente et disposant de l’apport du diffuseur.

(2) Aide sélective : l’idée, c’est que ça profite notamment aux producteurs ne disposant pas forcément d’aide automatique. Dans « sélective », il y a donc sélection via des commissions.

(3) Oui, enfin, faut pas non plus déconner. Ce n’est pas deux International Emmy Awards (en 2012 avec Braquo et en 2013 avec Les Revenants) qui, économiquement, structurellement et culturellement feront oublier 20 ans de production de Joséphine, ange gardien ou Julie Lescaut…

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