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La qualité dépend-elle de la diversité ? (Partie 3)

Avant de lire la suite, je vous invite à lire la première partie de l’enquête, abordant le découpage des grilles de programmes des chaînes, et la deuxième partie concernant plus particulièrement les types de séries commandées.

Cette fois-ci, on s’attaque à la production. Ou plutôt aux productions. Un sujet d’autant plus intéressant qu’il a été notamment débattu lors des Assises de l’audiovisuel qui se sont déroulées mercredi 5 juin (et dont mon enquête semble avoir inspiré certains des intervenants, d’ailleurs…). L’idée de ces assises était notamment d’aborder l’un des sujets qui nous concernent plus particulièrement : celui d’une évolution possible des décrets Tasca, évoquée dans un rapport mené par le sénateur Jean-Pierre Plancade. De quoi aborder très concrètement la problématique de la diversité… des producteurs et des productions.

La réglementation : le match France-Angleterre

Ces décrets Tasca, c’est quoi ? Pour simplifier, on appelle les décrets Tasca toute la réglementation qui empêche une chaîne de télévision de produire des programmes comme bon lui semble. Ainsi, elles ont le devoir, et ce en fonction de divers critères (nature des œuvres, type de chaîne, chiffre d’affaires), d’investir entre 60 et 85% dans des productions indépendantes. Le chiffre est encore plus important pour le cas précis de France Télévisions : il grimpe à 95%.

Le tout se joue dans la définition d’une production indépendante. En France, une production peut-être qualifiée comme telle lorsque la chaîne ne dispose pas plus de 15% d’actions dans la société de production qui va initier le programme. Première différence : le chiffre grimpe à 25% dans le cas du Royaume-Uni. Par exemple, la BBC a investi (.pdf, page 33) 25% dans Big Talk Productions, la maison responsable des séries Spaced (Channel 4), Him & Her (BBC Three) et Rev (BBC Two). Donc lorsque Big Talk Productions vend une série à la BBC, elle s’inscrit donc dans le quota de productions indépendantes de la BBC.

Le cas anglais

C’est là l’une des autres très fortes différences qui distinguent les deux pays. Dans le cas de la BBC, elle divise le total de sa production horaire en trois parties :

  • La première est dédiée à la production interne. 50% des heures de programmes diffusées sur la BBC sont ainsi imaginées au sein du groupe public anglais ;
  • La deuxième est réservée à la production indépendante à hauteur de 25% ;
  • et puis il y a une dernière fenêtre, ce que la BBC appelle la WoCC (Window of Creative Competition – fenêtre de concurrence créative). Elle représente les 25% d’heures de programmes restantes. Sa particularité, c’est qu’elle permet une mise en concurrence des deux secteurs (indépendants et non-indépendants) afin de se partager le butin restant sur la base de leurs propositions. Pour donner un ordre d’idée, en 2011/2012, 20,75% des 25% ont été ainsi remportés par la production indépendante.

Au total, si l’on fait les comptes pour la saison 2011/2012 (calculé à partir des chiffres de la page 21 de ce .pdf), la BBC a réservé 54,25% (50% + 4,25%) de sa production à ses propres studios et 45,75% (25% + 20,75%) à des studios indépendants.

Le système anglais de quotas de production s’appuie donc avant tout sur le pourcentage des heures diffusées. Pour récapituler sur les deux chaînes anglaises qui nous intéressent, voici un tableau :

(la production originale, par définition, est originale : l’achat d’une série américaine, par exemple, ne peut rentrer dans ce cadre. C’est l’une des nombreuses raisons du foisonnement créatif de la télévision anglaise.. Le quota de production indépendante exclut les rediffusions ; le quota de production originale inclut les rediffusions)

Le cas français

En France, le système est véritablement plus complexe et surtout n’est pas le même entre les chaînes (France Télévisions est mise à l’écart via une charte spécifique). L’une des différences fondamentales, c’est que notre système impose des obligations de productions à partir du chiffre d’affaires net des chaînes et non à partir de leur grille de diffusion. On évoquera les conséquences plus loin de ce choix assez particulier…

Commençons par TF1, la chaîne privée que nous avons décidé d’étudier :

Il est prévu par ailleurs que les obligations de production d’œuvres européennes ou françaises soient évolutives en fonction du chiffre d’affaires de TF1. S’il grandit, elles doivent augmenter. Mais depuis l’instauration de la nouvelle convention signée entre la chaîne et le CSA ayant fixé ces nouvelles règles, et qui date de mars 2010, le chiffre d’affaires de TF1 n’a fait que réduire (1484 millions en 2010, 1447 millions en 2011 et 1356 millions en 2012).

Autre volet de réglementation, qui s’applique à toutes les chaînes dont le chiffre d’affaires dépasse les 350 millions d’euros, la quantité d’inédits (que l’on peut comparer à la production originale des chaines anglaises). TF1 est ainsi assignée à diffuser au minimum 120 heures d’œuvres européennes ou françaises inédites, dont les programmes démarrent entre 20h et 21h. Petite particularité : ces 120 heures ne représentent pas forcément 120 soirées d’une heure. Si TF1 diffuse sur une soirée 3 heures de programmes inédits, ces heures entreront entièrement dans le calcul. Au-delà de ces 3 heures par soirée, TF1 ne pourra plus incorporer les minutes supplémentaires dans le calcul.

Enfin, le dernier volet, qui là aussi s’applique à toutes les chaînes, concerne la diffusion des œuvres. Aux heures de grandes écoutes (définies par le CSA ici : entre 18h et 23h tous les jours, sauf le mercredi entre 14h et 23h), TF1 comme les autres chaînes historiques (y compris Direct 8, TMC et NT1, qui sont généralistes) sont censées diffuser au moins 60% d’œuvres européennes et 40% d’œuvres françaises.

Passons désormais à France Télévisions dont le cas est un peu plus compliqué. Du fait de l’entreprise unique, l’application du quota de production des œuvres européennes et françaises se fait à l’échelle du groupe comme ceci :

Attention : les chiffres concernant la production indépendante n’apparaissent pas aussi clairement dans le cahier des charges du groupe. En réalité, je les ai calculé à partir d’un autre… Car le cahier des charges précise que seulement 5% maximum du montant alloué au quota de production d’œuvres européennes ou françaises doit concerner des productions dépendantes. Et donc que 95% minimum doivent concerner les productions indépendantes. Dans les faits, du coup, France Télévisions en 2011 a par exemple investi un peu moins de 6 millions d’euros dans la production dépendante, contre 406 millions dans la production indépendante.

Mais ce n’est pas tout car d’autres volets s’ajoutent. Il y a bien évidemment la règle des 120 heures, expliquées ci-dessus avec TF1. Et il y a aussi la règles des quotas de diffusion. Mais ceux-ci sont amendés dans le cas particulier de France Télévisions. Ils passent à 70% pour les œuvres européennes et 50% pour les œuvres françaises. Les créneaux sont en revanche réduits : le mercredi, samedi et dimanche de 14h à 18h et les autres jours de 18h à 23h.

Impact sur les séries

Ce cadre réglementaire régit donc en partie ces deux univers télévisuels. En réalité, le quota de diffusion de production originale pour les anglais est un quota la plupart du temps qu’ils surpassent nettement. Aux heures de grandes écoutes, BBC One doit diffuser 90% de production originale mais la chaîne n’est jamais descendue sous les 99% de 2007 à 2011. Pour ITV, il est de 85% mais la chaîne n’est pas tombé sous les 95% de 2007 à 2011.

Au niveau de la production indépendante – on arrive aux séries… !  -, les 25% minimum que doivent observer les chaînes anglaises sont également toujours dépassés. Et c’est sur ce terrain-là que j’ai extrait différentes données, analysées à partir de l’échantillon des séries qui m’a servi de base pour la partie 2 de mon enquête. On parle donc des séries hebdomadaires diffusées en 2012 à partir de 20 heures (et jusqu’à 23 heures) sur TF1, ITV1, France 2 et BBC One. Alors, est-ce que les chaînes françaises TF1 et France 2 font-elles appel à autant de maisons de production qu’ITV et BBC One ? Quelle est la part de la production réalisée en interne ?

Globalement, les deux chaînes privées semblent se comporter de la même manière dans leur choix de produire des séries en interne ou en externe. Mais il y a une forte dichotomie avec les deux service public. BBC One s’appuie ainsi pour un tiers (un peu plus de 32%) sur ses propres studios pour les séries hebdomadaires de primetime. Détaillons désormais les résultats autour de l’efficacité éditoriale du choix de cette répartition…

L’ensemble de ces graphiques tendent à démontrer une chose : malgré des obligations de diffusion d’œuvres européennes/françaises et de production indépendante supérieure à sa concurrente TF1, France 2 propose un visage sériel équivalent à celui d’une chaîne privée. Dans le cas du premier graphique, on voit que France 2 et TF1 ont fait appel en 2012 en moyenne à plus d’un producteur de série vis-à-vis du nombre de séries produites. Le rapport est d’1 précisément pour ITV. Quant à la BBC, notamment grâce à la production maison, le nombre de producteurs auxquels ils font appel en rapport aux nombre de séries produites est inférieur à 1.

Il met en évidence une autre chose également : il n’y a pas nécessairement besoin de 50 producteurs pour produire un volume horaire élevé. La BBC en tout cas parvient à le faire dans des proportions tout à fait différentes de France 2, TF1 et ITV réunies…

Retour à la case départ

Cette démonstration a un but précis : les décrets Tasca se sont à l’époque en partie appuyés sur le modèle américain. Un marché que je n’ai cessé, sur ce blog, d’expliquer qu’il ne devait et pouvait être comparé à celui du marché français. Aujourd’hui, le mouvement initié par le rapport de Jean-Pierre Plancade va dans le sens inverse et s’inspire avant tout du modèle anglais, et notamment celui de la BBC. Il préconise notamment de réduire le quota de production indépendante à 50% (alors qu’il oscille aujourd’hui entre 60% et 95%).

L’idée est simple : le constat fait aujourd’hui en France, c’est qu’il existe une myriade de maisons de productions. La diversité de ce marché, et donc son éclatement, accentue leur fragilisation. L’idée est donc d’initier, via ce quota, un mouvement vers l’agglomération des maisons de production histoire qu’elles grossissent et se consolident. Mais, dans le même temps, cela permettrait aux chaînes de produire une part plus importante de programmes en interne, et donc de profiter des droits d’exploitation (et de l’argent que cela apporte). C’est grâce à ce genre de réglementations que BBC Worldwide, qui exporte son catalogue de programmes dont elle a les droits, est désormais aussi puissante chez nos amis anglais.

Et aujourd’hui, si la BBC coûte 4,3 milliards de livres aux contribuables de la royauté, les investissements du groupe public rapportent le double, 8,3 milliards de livres (dont 947 millions rien que pour BBC Worldwide), à l’économie du pays, selon des estimations de la BBC.

Autre point que je voulais aborder, c’est l’idéologie derrière le choix d’imaginer des quotas à partir du chiffre d’affaires et non de la grille de diffusion. Même si c’est un raisonnement simpliste, c’est en tout cas ce que véhicule insidieusement ce choix : le contenu même des chaînes françaises serait avant tout une donnée économique issu du chiffre d’affaires plutôt qu’une donnée artistique de composition d’une grille de programmes. Dans les faits, je ne suis pas sûr qu’il y ait une énorme différence induite par ceci mais sur le papier en tout cas, c’est une disposition qui dit pas mal de choses sur la manière de considérer l’audiovisuel français.

Y a une chance que ça passe ?

A l’occasion des Assises de l’audiovisuel, l’un des vice-présidents de l’USPA (syndicat des producteurs), Matthieu Viala, s’est dit opposé à la réforme des quotas de production indépendante. Le sénateur socialiste David Assouline, invité à l’une des tables rondes, a également voulu tempérer cette proposition de réduire à 50% le quota de production indépendante. Il s’est prononcé en faveur d’une réduction mais de façon moins importante. D’ailleurs, Jean-Pierre Plancade lui-même semblait faire machine arrière concernant ces fameux quotas fixés à 50% (je le rappelle, ils sont de 25% au Royaume-Uni qui propose le marché télévisuel le plus créatif du monde – comme quoi l’obligation à produire en toute indépendance et la créativité ne sont pas nécessairement liées). Du coup, je m’attends à une réduction de ces quotas mais pas forcément autant que réclamé par le rapport.

Bref, il va falloir désormais attendre 2014 pour voir naitre la deuxième loi audiovisuelle de ce gouvernement qui traitera de toutes ces questions. La première loi interviendra, elle, cette année et se contentera de régler la question du rôle et de l’indépendance du CSA.

Enquête réalisée par Manuel Raynaud.

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