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La qualité dépend-elle de la diversité ? (Partie 2)

Mimie Mathy dans Joséphine, ange gardien, et Miranda Hart dans Miranda

Pour ne pas vous perdre, je vous conseille de lire la première partie.

Diversité, donc, le mot est lâché. En général, dans la bouche d’un sage du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), il désigne plutôt la couleur religieuse, ethnique ou politique d’un individu ou d’un personnage apparaissant dans un programme télévisuel. Eh bien, je vous le donne en mille, cette diversité sociétale n’a, selon moi, aucune utilité pour la qualité/efficacité des programmes de la télévision française s’il n’est pas précédé en amont d’une diversité éditoriale.

Monotonie structurelle

La dernière fois, j’avais montré que la grille classique de programmation d’une chaîne française, aux alentours du primetime qui représente la période où le plus grand nombre de téléspectateurs poireaute devant la télé, est bien plus dépourvue que celle d’une chaîne anglaise. Là-bas, le rythme impose un changement de programme toutes les demi-heure ou toutes les heures, et ce quasi-systématiquement.

En conséquence, sur seulement deux chaînes étudiées (BBC One et ITV1), les anglais peuvent découvrir sur le créneau de 20h à 22h en moyenne 6 à 7 programmes différents. En France, là aussi sur deux chaînes (France 2 et TF1), le public ne peut en découvrir que 4. Et le fossé se creuse un peu plus en élargissant le créneau horaire étudié (19h-minuit). Les Anglais se délecteront, toujours sur ces deux chaînes, de 12 à 16 programmes tandis que les pauvres fromages qui puent, eux, devront se contenter de 8 à 10 programmes.

Oui, je sais, vous pourriez très bien me troller en osant un « tant mieux, moins il y en a, mieux c’est » emprunt de cynisme et de pessimisme mais voyez-vous, malgré Les Anges de la Télé-Réalité, je ne désespère pas encore totalement. Et puis vous ne diriez pas ça si vous viviez aux Royaume-Uni. Morale de l’histoire : soit vous quittez la France, soit vous essayez de la changer. N’ayant pas le patrimoine de Gérard Depardieu, la deuxième option s’est imposée à moi.

Monotonie éditoriale ?

Maintenant, il ne faut pas se contenter, seulement, de regarder la structure elle-même limitante de diffusion des chaînes françaises. Il est aussi intéressant de s’intéresser aux contenus à proprement parler et de leur empreinte éditoriale. Cette fois-ci, j’ai élargi considérablement la période d’étude pour prendre l’année 2012 dans son ensemble. J’ai repris les même chaînes à savoir France 2 et BBC One d’un côté et puis TF1 et ITV1 de l’autre. Et j’ai observé toutes les séries originales qu’elles ont diffusé l’année dernière de façon à les classer par genre (drama, comédie) et par type (familial, policier, judiciaire, etc).

Comment s’en sortent les chaînes françaises vis-à-vis de leurs concurrentes anglaises ? Les résultats sont contrastés en fonction de l’angle analytique choisi. Mais venons-en d’abord aux faits. Je rappellerai par ailleurs que cette étude ne porte que sur les séries hebdomadaires de primetime (à partir de 20h) et non les séries quotidiennes, produites en grand nombre au Royaume-Uni.

TF1 vs. ITV1

D’après mes calculs, TF1 a diffusé l’année dernière 15 séries françaises originales de primetime (dont 4 comédies). On trouvait parmi elles 4 nouvelles séries. Au total, cela correspondait environ à 86 heures de programmation inédite. ITV1 a, elle, diffusé en primetime 19 séries (dont 1 seule comédie) et 8 d’entre elles étaient des nouveautés. Son volume horaire est cependant moindre, s’établissant à un peu plus de 78 heures.

Du point de vue de la variété des types de séries, TF1 s’est appuyée en 2012 essentiellement sur les séries policières (6) et les séries familiales (5). Ces deux types représentaient en 2012 73% de l’offre éditoriale des fictions de TF1. La série ayant réalisé la meilleure audience est Profilage. Elle avait réuni le 19 avril près de 7,8 millions de téléspectateurs.

ITV1, de son côté, est marquée par trois types : la série policière (8), le thriller (4) et la série historique (3). Pour ce dernier type, son représentant le plus emblématique est Downton Abbey qui bat des records d’audience. Elle rassemble entre 9 et 10 millions d’anglais lors de la diffusion de chaque épisode, sans compter les rediffusions dans la semaine ni les fréquentations de l’itvplayer, le service de catch-up de la chaîne. Pourtant, le contexte de diffusion au Royaume-Uni est bien plus concurrentiel qu’en France et BBC One reste encore la première chaîne (21,3% de parts de marché en 2012) devant ITV1 (14,9%).

France 2 vs. BBC One

Le fossé est bien plus imposant entre la première chaîne de ces deux groupes de télévision publique. France 2 a programmé 16 séries (dont 2 ou 3 comédies, dépendant de la manière dont on classe la série Duo). Onze d’entre elles étaient des nouveautés. Le volume horaire total s’établit à un peu plus de 82 heures de séries inédites (je n’ai pas pris en compte les téléfilms mais uniquement les séries ayant au moins 2 épisodes diffusés au cours de l’année). Côté BBC One, elle a diffusé 28 séries (dont 6 comédies et 15 nouveautés) pour un total de 147 heures.

En ce qui concerne la variété du type des séries diffusées, les choix éditoriaux de France 2 sont très clairs : 50% de ses productions en 2012 étaient policières (8), ce qui représente la plus grande part des 4 chaînes étudiées pour ce type. L’autre moitié est ensuite redistribuée presque à part égale. La meilleure audience est un épisode des Petits meurtres d’Agatha Christie qui a rassemblé 5,7 millions de téléspectateurs le 17 février 2012.

Enfin, sur BBC One, 3 types sortent du lot : la série policière et la série traitant de sujets de société ont chacune 5 représentantes mais on n’oubliera pas non plus les séries à caractères romantiques (4) qui s’inscrivent dans la lignée, modernisée, des Jane Austen & Cie. Ces trois types se partagent ainsi la moitié du visage éditorial de la fiction de la chaîne anglaise. Vient ensuite la série familiale (3) puis de nombreux autres types, du fantastique au politique en passant par le thriller. La meilleure audience a été réalisée par un épisode de Call the Midwife diffusé le 19 décembre, rassemblant 9,2 millions de téléspectateurs.

Le minutage par type

Après la publication de cet article, je me suis rendu compte qu’on pouvait apporter une nuance plus concrète à ces premiers graphiques. Je le complète donc avec cet encadré où l’on peut découvrir le temps d’antenne réel de chaque type de séries, ce qui peut donner une idée du budget attribué à chacun d’entre eux.

Et donc ?

A travers l’étude de cas de la structure des grilles de programmes, on avait remarqué que les les deux principales chaînes françaises (mais cela s’applique à l’ensemble du PAF) souffraient d’un manque patent de créneaux horaires. Du fait de cette structure française de grille de programmes qui ne permet en aucune manière au public de picorer un nouveau programme toutes les heures ou toutes les demi-heure, la diversité des productions est mince voire ridicule.

Mais cette monogamie de la télévision engendre des conséquences plus graves : s’il existe une véritable différence éditoriale entre la BBC et ses concurrents du privé, cette différence est en revanche très mince entre France 2 et TF1. Car moins de créneaux horaires a pour conséquence évidente d’offrir aux programmateurs et aux responsables de la ligne éditoriale des chaînes moins de marge de manœuvre pour pouvoir se différencier.

Cette marge de manœuvre, qui est une nécessité vitale pour la création, a pour conséquence d’engendrer des séries toutes aussi ordinaires (pour ne pas dire médiocres) les unes que les autres. Il est donc d’autant plus amusant d’entendre des responsables de fiction (exemple récent par ici) répéter qu’ils souhaitent de l’inventivité, de la création et de l’originalité, alors qu’en réalité, ils n’ont aucun espace pour programmer cette inventivité, cette création, cette originalité. La solution dépend en vérité de ceux qui décident et ont décidé que les programmes de la télévision française seraient structurellement diffusés dans un moule à cake tout gris plutôt que dans des moules à muffins aux couleurs multiples. La responsabilité revient, en partie, aux téléspectateurs, mais pas uniquement.

La bataille du privé…

Il est plus compliqué de s’attarder très longuement sur les deux chaînes privées. D’abord parce qu’il me manque des données (notamment le budget de fiction annuel d’ITV, qui ne m’a pas répondu) et ensuite parce qu’elles n’ont pas le même objectif qu’un service public.

Cependant, on peut remarquer une différence fondamentale : la fiction de TF1 ne s’aventure pas dans des contrées où elle pourrait provoquer son public. Elle se contente de programmes « calmes » sans véritable ambition narrative ou sociétale. ITV1, elle, même si elle dispose également de séries passe-partout, peut s’aventurer dans du thriller plus anxiogène ou dans le patrimoine historique du pays.

D’ailleurs, il ne s’agit pas pour TF1 uniquement d’une absence d’opportunité mais d’un véritable rejet éditorial. Le groupe avait annoncé en trombe début 2011 l’achat de la diffusion en France de Downton Abbey… mais n’a pas voulu prendre de risque et s’est contentée de la programmer sur TMC. Peut-être était-ce là un test !?

…et du service public

Au niveau du service public, on peut en revanche creuser le sujet. J’avais mis de côté jusque-là une donnée fondamentale, le format des séries. Car la durée d’un épisode de série est l’un des facteurs principaux de son coût. Deux épisodes de 26 minutes coûtent bien moins cher qu’un seul épisode de 52 minutes, même si numériquement, ils occuperont la même place dans une case horaire.

Prenons le cas concret qui nous intéresse, BBC One d’un côté et France 2 de l’autre. En volume horaire et en 2012, sur le sujet des fictions de primetime, BBC One a diffusé 1,8 fois plus de séries que France 2. Pourtant, le budget total de la fiction (donc toutes fictions confondues, y compris les séries quotidiennes) de BBC One est seulement 1,4 fois supérieur à celui de la chaîne française. C’est une autre manière d’expliquer ce que je démontrais à la fin de la partie 1 de l’enquête. En gros, si les chiffres en pagailles vous perdent, on peut le résumer ainsi : BBC One fait plus de séries avec moins d’argent.

Dans le détail, comment c’est possible ? Déjà, la chaîne programme deux séries quotidiennes (Doctors, diffusée aux alentours de 13h45 et EastEnders, à 19h30 ou 20h), qui ne coûtent pas grand chose en comparaison d’une série hebdomadaire. Dans le cas d’EastEnders, elle dispose de moins de 30 millions de livres pour produire un peu plus de 200 épisodes par an (soit un peu moins de 175 000 euros par épisode). Pour donner un autre point de vue, le budget de Plus Belle La Vie en 2012 a été fixé à 30 millions d’euros pour environ 250 épisodes produits (soit 120 000 euros par épisode).

Une histoire de format

Et puis il y a ensuite cette donnée fondamentale dont je vous parlais, la diversité du format de ses séries. Observons d’abord ces deux schémas…

Nous constatons que les deux chaînes diffusent peu ou prou la même proportion de séries dont les épisodes durent une heure (80% pour France 2 et 82% pour BBC One). Actuellement, France 2 ne communique pas officiellement sur sa dépense moyenne pour chaque épisode d’une heure mais je sais qu’elle se situe en moyenne entre 700 000 et 750 000 euros. La BBC met en ligne, elle, la fourchette des différents coûts des séries sur son site. Mais elle distingue deux principaux genres de fiction : les séries dramatiques et les comédies.

Certes, la moyenne horaire des séries dramatiques oscille entre 600 000 euros et un million d’euros. Mais le prix chute fortement dans le cas des comédies où l’on peut situer la moyenne aux alentours des 600 000 euros. Et il y a, en plus de cette baisse, une petite subtilité. Ce prix compte pour deux épisodes. Car les comédies anglaises, dans 99% des cas, sont produites pour un format plus court d’une demi-heure. Ainsi, le coût par épisode d’une comédie peut se situer aux alentours 300 000 euros. En France, le royaume des séries de comédies de 26 ou 22 minutes est quasi-inexistant et, pour l’instant, se contente de l’incursion récente de Canal+ dans le genre (avec Platane et Kaboul Kitchen sans oublier l’excellente Inside Jamel Comedy Club) ainsi que les différentes productions de Comédie+. Reste l’exception Fais pas ci, fais pas ça, prévue à l’origine sur un format de 40 minutes et rallongé maladroitement lors de son passage en primetime.

Une telle modulation du coût horaire de la fiction par ces différents biais est, aujourd’hui en France, impossible puisque la structure de grille de diffusion, comme je l’avais démontré, est totalement verrouillée. En ces temps où le service public français cherche à réaliser des économies immenses, cette modulation à trois leviers (structurelle pour la grille, éditoriale pour les types de séries et de format mieux adaptés aux genres qu’ils incarnent) est pourtant primordiale car le budget de la fiction originale de France Télévisions est l’un des postes de dépenses les plus coûteux : en 2011, il était de 273,4 millions d’euros pour un coût total de la grille avoisinant les 800 millions d’euros.

Je vous invite désormais à découvrir la troisième partie de cette enquête, consacrée cette fois-ci aux producteurs.

Enquête réalisée par Manuel Raynaud.

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