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La qualité dépend-elle de la diversité ? (Partie 1)

Et si la qualité d’une série ne dépendait ni de son écriture, ni de sa réalisation, ni des acteurs et encore moins des techniciens ? Question couillue, vous pourriez me répondre. Comment se peut-il qu’une série ne puisse être définie qualitativement par le travail de ses scénaristes, de ses réalisateurs, de ses acteurs et même de ses techniciens ? Tout simplement à cause d’un élément d’une simplicité extrême : son cadre de diffusion. Explications avec deux exemples concrets : TF1 et ITV1 d’abord, qui sont deux chaînes privées, et puis France 2 et BBC One, deux chaînes publiques.

Angleterre, royaume de la diversité ?

Ce mois-ci est très anglais, vous l’aurez remarqué. Après un billet récapitulatif de quelques nouveautés ainsi qu’un zoom sur In The Flesh, je poursuis ce décryptage de la télévision british en me penchant cette fois-ci sur sa structure. Car il est étonnant de remarquer à quel point leurs chaînes produisent un nombre effarant de nouvelles séries. Et il est encore plus étonnant de constater le gouffre qualitatif qui les sépare des productions françaises.

En général, pour expliquer cette différence, on la met sur le dos des facteurs culturels. Pour faire simple, les anglais seraient un meilleur public, auraient de meilleurs techniciens et de meilleurs artistes et le bon goût, la créativité et l’innovation couleraient dans leurs veines. En même temps, soyons modestes. Il suffit de s’attarder environ 33 secondes sur Les Anges « ALLO » De La « ALLO » Télé-Réalité pour s’apercevoir que ce ne sont pas ces adjectifs qui irriguent l’aorte thoracique de Jérémy Michalak. Mais ne vous inquiétez, je ne lui en veux pas complètement. Je m’apprête à lui dévoiler une excuse qu’il pourra répéter dans les diners mondains du service public.

Mon hypothèse à vérifier est simple : la qualité des séries produites dans un pays dépend de la diversité du public qu’elles ciblent. Pour le dire autrement, plus il y aura des séries sur différentes niches, plus les séries pourront se différencier. Et donc plus grandes seront les chances qu’une série finisse par te plaire (et par me plaire). L’idée est donc de ratisser large en zoomant sur chaque parcelle du public que tu souhaites toucher.

Pour m’expliquer plus en détails, j’ai pris en exemple la semaine du 28 janvier au 3 février. Durant cette période (1), 7 séries françaises traditionnelles (je ne compte pas les séries quotidiennes) ont été diffusées, contre 21 productions anglaises. Je vais découper l’analyse en deux : d’abord, on va comparer deux chaînes privées, TF1 d’un côté et ITV de l’autre. Et ensuite, on va s’attarder aux services publics via France 2 d’un côté et BBC One de l’autre, qui est la première chaîne du groupe public anglais.

TF1 vs. ITV1

L’analyse porte sur la manière dont les chaînes structurent leur grille de diffusion aux alentours du primetime. Pour rappel, le primetime est le nom qualifiant la période (ici, j’ai sélectionné 19h/minuit) qui rassemble le plus de téléspectateurs durant la journée. D’un côté, TF1 démarre par un divertissement, toujours le même, en l’occurrence Le Juste Prix. Il enchaîne ensuite par le JT de 20h, lui-même suivi d’une période un peu confuse d’un peu moins de 30 minutes que l’on qualifie souvent de tunnel de publicités. Enfin, la chaîne lance ses programmes. Ou plutôt son programme. La plupart du temps (mardi, jeudi, vendredi, samedi), seul 1 programme est diffusé sur la période 21h-0h. Le chiffre grimpe à 2 voire 2,5 le lundi, le mercredi et le dimanche. Au total, seuls 3 à 4 programmes différents – je n’ai pas compté les programmes courts mais uniquement les programmes un peu conséquents… – sont diffusés sur TF1 tous les soirs, entre 19h et minuit.

Sur ITV, c’est bien différent. Un primetime classique d’ITV regroupe lui de 6 à 8 programmes. En semaine, la période de 19h est divisée en deux. La première demi-heure est réservée à Emmerdale (un Plus Belle La Vie anglais). Quant à la seconde, la chaîne alterne entre Coronation Street (un autre Plus Belle La Vie anglais), du documentaire animalier ou une émission d’information. Pendant le week-end, le créneau de 19h est, le samedi, réservé à une large tranche d’information et le dimanche à du divertissement. De 20h à 21h sur ITV, la programmation est un peu plus chaotique, mais elle est quasiment systématiquement découpée en deux également – cela alterne entre un divertissement, un épisode de Coronation Street ou d’Emmerdale, une télé-réalité ou une série.

En revanche, la case de 21h-22h n’est, elle, jamais découpée. Et pour cause, ITV y diffuse son programme phare, comme TF1 à 20h50. Il peut s’agir d’une série, d’un divertissement ou même, c’était le cas du jeudi 31 janvier, d’un documentaire animalier. Enfin, entre 22h et minuit, ITV entame d’abord ce créneau par une case d’information suivie généralement d’un talk. Et la journée se termine parfois par un film – ils ne diffusent pas ou très rarement de film à 21h -, un divertissement, une série américaine ou bien du sport. Pour visualiser la chose, j’ai schématisé ce que l’on peut voir sur les deux chaînes en semaine – chacune change sa grille le week-end, donc on ne le prendra pas en compte :

Pour information, le budget de la grille d’ITV1 tournait en 2012 autour de 800 millions de livres (945 millions d’euros). Pour TF1, elle a annoncé 930 millions d’euros de dépense pour ses programmes pour 2012 et 2013. Le chiffre était de 951 millions en 2010. Autrement dit, pour des groupes d’une telle ampleur, c’est globalement quasiment la même chose. Doit-on poser la question de l’efficacité économique ? Et se pose-t-elle de la même façon sur le service public ?

France 2 vs. BBC One

Dans ce duel, pas de surprise non plus n’apparait. Le constat reste le même : la chaîne française diffuse généralement le même programme – soit un long film, soit plusieurs épisodes d’une même série, et parfois un programme d’information comme Envoyé Spécial – entre 21h et 23h (2). Au-delà, elle propose en revanche des programmes légèrement plus diversifiés que sa concurrente TF1. Voici le schéma d’une journée classique en semaine de ces deux chaînes :

Du côté de la BBC, si vous pouvez voir de grandes plages vertes représentant la programmation de séries, attention à ne pas mal l’interpréter. En général, elle propose une nouvelle série toutes les heures ou toutes les demi-heure. Pour donner un exemple concret, le lundi 28 janvier, BBC One a diffusé entre 19h et minuit 4 séries différentes : Eastenders (encore un autre Plus Belle La Vie anglais) de 20h à 20h30, Miranda (une sitcom) de 21h à 21h30, Mrs. Brown’s Boys (une autre sitcom) de 21h30 à 22h et une rediffusion de Blandings (et encore une autre sitcom) de 23h à 23h30. Sur n’importe quelle chaîne française, il est rare de voir plus de deux séries programmées sur ce même créneau horaire.

On notera une particularité de la télévision anglaise : ils ne diffusent jamais, ou quasiment jamais, de film en primetime. En général, quand ces derniers pointent le bout de leur nez, ce n’est jamais avant 23h ou 23h30… Enfin, si aucune télé-réalité n’apparait ici, la BBC a ceci dit tendance à en programmer assez souvent (c’est elle qui diffuse The Voice au Royaume-Uni). Donc ne prêtez pas attention à cette absence, car si une semaine peut indiquer des tendances, elle ne peut en revanche être entièrement représentative d’une programmation d’un an.

Des chiffres et des séries

Côté pépètes, la différence est plus nette qu’entre TF1 et ITV1. Le coût de la grille de France 2 tourne autour des 800 millions d’euros. Le chiffre grimpait lui à plus de 1 milliard d’euros en 2012 pour BBC One.

Il existe donc une certaine différence – 200 millions d’euros tout de même – entre le financement de la première chaîne du groupe public anglais et celui de la première chaîne du groupe public français. Cette différence s’explique notamment par une redevance anglaise nettement supérieure à la redevance française (en 2013, elle s’élèvera chez nous à 131 euros, quand les anglais paieront la leur un peu plus de 172 euros…).

Cependant, je ne me suis pas arrêté à cette conclusion. J’ai voulu me pencher plus précisément sur le financement des séries entre les deux groupes. Et là, j’ai eu une légère surprise. D’après les chiffres que la BBC a bien gentiment voulu me transmettre, le groupe public anglais produit 675 heures de fictions par an, pour un investissement de 387 millions d’euros. Nous connaissons également les chiffres pour France Télévisions, publiés dans le baromètre de la création TV de 2012. Le groupe français a produit, en 2011, 366 heures de fiction pour un investissement de 273,4 millions d’euros.

Effectuer un calcul visant à comparer l’efficacité de production du volume horaire en fonction de l’investissement est tentant. Il pourrait même être trompeur sans être contextualisé. Mais faisons-le, avant de rentrer dans les détails.

BBC : 387 millions euros / 675 heures produites = 0.57
France Télévisions : 273.4 millions d’euros / 366 heures produites = 0.75

Pour faire simple, l’heure de fiction diffusée sur la BBC coûte, en moyenne, 570 000 euros contre 750 000 euros pour France Télévisions. Allez, comme on est fous, projetons-nous même plus loin à l’aide d’un simple produit en croix. Si France Télévisions produisait le même nombre d’heures avec la même efficacité – et avec la même politique fiction – que les anglais de la BBC, les 366 heures produites en 2011 coûteraient à notre service public un peu moins de 210 millions d’euros. Soit une économie de près de 64 millions d’euros par an.

Pourquoi un tel écart d’efficacité entre les deux groupes ? Je tenterai de l’expliquer dans un second billet qui tient en un mot : DI-VER-SI-TE.

Enquête réalisée par Manuel Raynaud.

 

(1) : J’ai choisi cette période car la télévision française était plus à son aise qu’à l’accoutumée. Elle a plutôt l’habitude de ne diffuser que 1 ou 2 séries originales par semaine, quand ce n’est pas 0…

(2) : Je n’ai pas tenu compte des quart d’heure. L’idée était de schématiser avec des couleurs pour montrer la diversité du type de contenus.

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