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In The Flesh, la faim des zombies

Je vous avais déjà proposé la semaine dernière un condensé de séries nouvellement lancées au Royaume-Uni. Mais la production anglaise est si importante qu’il m’est impossible de revenir sur l’intégralité de leurs nouvelles créations. Ceci dit, je vais m’attarder cette semaine sur l’épisode pilote d’une nouvelle série dramatique de BBC Three, In The Flesh, imaginée par Dominic Mitchell (voir encadré en fin d’article). Et la semaine prochaine, j’essaierai de décrypter l’une des raisons structurelles qui font que ce pays a environ 30 ans d’avance sur la France en matière de séries télé.

Dramatiquement zombie

In The Flesh, que l’on peut traduire « En Chair et en os« , fait parti des rares séries dramatiques à débarquer sur BBC Three, la chaîne jeunesse du groupe anglais (un équivalent de France 4 mais en mieux). La majorité de sa programmation se concentre en temps normal sur le genre de la comédie. C’est ainsi que l’on a pu découvrir de véritables petites pépites telles que How Not To Live Your Life ou, plus récemment, Him & Her. Mais il lui arrive également de faire entorse à cette règle en diffusant quelques séries dramatiques (Lip Service, sur un groupe d’amies lesbiennes à Glasgow ou bien Being Human mettant en scène un vampire, un loup-garou et un fantôme…).

Comme cette chaîne publique a pour mission de s’adresser aux jeunes sur un ton moderne et innovant, elle ne pouvait pas passer à côté de la tendance du moment : revisiter le mythe du mort-vivant. En France, cette tendance s’est notamment incarnée par Les Revenants sur Canal+. Aux États-Unis, plusieurs projets veulent également étudier ou ré-étudier le zombie (particulièrement suite au succès de The Walking Dead). In The Flesh, qui nous concerne aujourd’hui, propose encore un nouvel angle sur ces créatures si particulières.

Partiellement-décédé

Nous suivons Kieren Walker (interprété par Luke Newberry), post-ado de 18 ans. Il y a quelques années, il a été atteint du syndrome « Partiellement-décédé« , comme des millions d’humains. Et ce SPD, qu’est-ce donc ? Tout simplement le virus du zombie. En gros, tu te mets à dévorer tout ce qui tombe sous ta main. Et tu transmets ta maladie à ceux que tu mords. De ce fait, l’univers d’In The Flesh présente un point commun avec celui The Walking Dead. Car, tout comme son homologue américaine, la série anglaise n’aborde pas le début de la pandémie et préfère se concentrer sur « l’après« . Mais c’est sur le traitement de « l’après » qu’une différence fondamentale apparait : In The Flesh ne questionne pas notre humanité en étudiant un groupe de survivants mais préfère interroger notre humanité sur la manière dont on va s’occuper de nos semblables touchés par la maladie.

Car Kieren, comme des milliers d’autres, a subi un traitement mis au point par les scientifiques. Et il s’apprête, comme des milliers d’autres, a réintégré sa famille. Sauf qu’entre le moment du début de la pandémie et celui de la découverte du traitement, un certain laps de temps s’est écoulé où une joyeuse guerre s’est déclarée. A Roarton, nom de la ville où vivent les parents de Kieren, la HVF (Armée Volontaire Humaine) a fait son apparition à l’occasion du cataclysme pour combattre les zombies. Et a priori, la pitié ne faisait pas parti de leur vocabulaire. Leur seul mot d’ordre était d’éradiquer, par tous les moyens possible, cette menace.

Grâce à ce choix de banaliser le virus du zombie en le considérant comme une simple maladie pour laquelle il existerait un traitement (d’ailleurs, le film Warm Bodies en salle depuis le 20 mars, avec Nicholas Hoult découvert dans Skins en rôle titre, a également pris ce chemin…), Dominic Mitchell parvient à inverser la dynamique des œuvres de ce type. Ainsi, In The Flesh développe deux aspects particulièrement intéressants.

Intégration et religion

Pour le premier volet, il s’agit de l’intégration. L’opinion publique est partagée entre les relents zombiephobes issus de la guerre – et la HVF, officiellement dissolue mais officieusement toujours en activité, n’aide pas… – et la découverte du traitement médical qui n’est pas tout à fait infaillible – il est nécessaire de se faire injecter le médicament quotidiennement, et si ce n’est pas fait, imaginez le résultat. A la limite, si les malades étaient enfermés constamment dans des centres, les extrémistes humains n’auraient pas grand chose à dire. Mais dès lors qu’un ancien zombie réintègre un petit village, tout le voisinage jase et risque de se radicaliser, par peur essentiellement.

J’ai vu dans cet aspect très spécifique une part de Real Humans, la série que vous pourrez découvrir sur Arte le 4 avril prochain. Cette production suédoise ne parle pas de zombies mais de robots. Et ici aussi, la présence des robots exacerbe la peur de l’autre chez certains individus – et fait naître un courant radical basé sur la xénophobie. Et tout comme dans In The Flesh, Real Humans présente un petit quartier où tout le monde se connait.

Pour le second volet, je parlerai ici plus spécifiquement de religion. Dans In The Flesh, le retour des morts au sein d’une communauté de vivants est très mal vécue par Oddie, le pasteur de Roarton. C’est lui qui a formé la HVF et, de fait, il est devenu l’homme influent de la ville. Il croit dur comme fer que l’invasion de zombies est la première phase de l’apocalypse – et que le bien triomphera à jamais du mal une fois qu’ils auront entièrement disparu. Forcément, il est le premier à s’emparer de la petite révolution sociale qui se prépare – l’intégration des anciens morts – pour aiguiser la foi de ses sympathisants (et pourquoi pas en employant la force, s’il le faut…).

Si la manière est différente, le principe est finalement très similaire à celui développé dans Les Revenants. Dans la série de Canal+, l’un des personnages exploite ainsi les évènements racontés dans la série au profit de sa croyance. Mais au final, les deux programmes dépeignent la religion comme essentiellement opportuniste, voulant utiliser le moindre signe pour se prévaloir d’une mission divine.

Au milieu de tout cela, Kieren n’est pas non plus un personnage sans intrigue. Petit à petit, on comprend la raison de sa mort – mais également la culpabilité presque chronique qu’il ressent. Il aime les livres, la musique, et la contre-culture en général. Pour lui, c’est juste se réveiller d’un très mauvais cauchemar où il se rappelle avoir tué et dévorer quelques humains délicieux… Mais il doit également et surtout intégrer un monde rempli de vivants qui, eux, ont entièrement changé. Rien n’est plus comme avant. Se faire une place risque de coûter cher. Peut-être même à sa sœur, membre et fervente supportrice de la HVF.

In The Flesh est une série intelligente, proposant différentes strates intellectuelles et, je n’en ai pas beaucoup parlé, émotionnelles. La relation de Kieren à sa famille est subtile et délicate – et tend à démontrer qu’il est plus nécessaire d’aider ces morts de nouveau vivants à retrouver une place dans la société plutôt qu’à les en exclure. Avec cette mutation morbide, l’Homme a définitivement changé. Quel visage va-t-il donc prendre au terme de cette histoire ? In The Flesh a l’ambition de répondre à cette question. Verdict dans deux semaines.

Créée par Dominic Mitchell. Diffusée depuis le 17 mars. 3 épisodes prévus (une saison 2 est très probable).

La BBC Writer’s Room

In The Flesh est la première création télévisuelle de Dominic Mitchell. C’est aussi un des projets issus de la Writer’s Room (« Salle de scénariste »), de la BBC. Le groupe public anglais a mis en place ce système permettant à des auteurs sans expérience TV d’écrire de la fiction. On peut l’imaginer comme un concours permanent immense où chacun peut proposer une idée au fil des appels à projets.

Jusque-là, Dominic Mitchell avait surtout écrit pour le théâtre. Mais de ses propres aveux, il n’avait aucune relation ni aucune connaissance pour écrire à la télévision. Un jour, il a envoyé sur le site de la BBC Writer’s Room une page décrivant le projet In The Flesh. Il a été sélectionné, en compagnie de 3 autres auteurs. Pendant un an, chacun disposait d’un mentor, d’un professionnel de la télévision qui les épaulait pour faire naître le projet – à la base, il s’agissait d’un unitaire d’une heure. Dans son cas, il s’agissait de John Fay qui a, par exemple, participé à l’écriture de Torchwood. Il a notamment appris de lui qu’il fallait absolument se libérer des codes de la télévision et de ne surtout pas s’auto-censurer.

Et ce sentiment a pu naître grâce aux conditions de la BBC Writer’s Roomn. Car le monde de la télévision est tel que la probabilité que leur projet dépasse le stade du scénario était extrêmement faible. Du coup, cette concurrence, qui en France a plutôt tendance à crisper nos créateurs, a été chez lui libératrice, d’après ses propres mots.

On espère fortement que le Studio 4.0 de France Télévisions s’inspire de ce chemin tracé par la BBC Writer’s Room.

Catégories : Drama · Série anglaise