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La minisérie doit-elle être mini ?

Avant de jouer dans Monroe, diffusée à partir de jeudi sur Arte, James Nesbitt avait interprété en 2007 un incroyable Jekyll dans une minisérie de BBC One, diffusée en France sur Arte en 2010

Minisérie, serial… Lorsqu’on discute de « séries » autour d’un café avec ses amis ou ses collègues (voire les deux, c’est possible !), on ne se rend pas forcément compte que ce terme en englobe plusieurs et prend des formes diverses. Grey’s Anatomy, c’est une série traditionnelle. Mais peut-on parler, au même titre qu’une Desperate Housewives par exemple, de Frères d’Armes qui brossait le portrait de soldats lors de la seconde guerre mondiale ? Doit-on les différencier ? Et si oui, sur quels critères ?

L’exemple américain

Ce débat sans fin est un débat quotidien au sein des organismes remettant des récompenses. C’est le cas des Emmy Awards dont je vous avais décrit une partie des entrailles par ici. Une de leurs catégories leur est dédiée. Et si elle s’intitule aujourd’hui « Outstanding Miniseries or Movie » (Meilleure minisérie ou film), ça n’a pourtant pas toujours été le cas.

Avant 1986, elle s’intitulait « Outstanding Limited Series« . Mais devant la baisse du nombre de miniséries produites, elle a été fusionnée en 2011 à la catégorie des meilleurs téléfilms. De toute façon, ce n’est pas la manière dont elle définit les téléfilms qui nous intéresse. Ce qui nous intéresse, c’est sa définition (pdf) des miniséries. Attention, ça peut choquer :

« A miniseries is based on a single theme or story line, which is resolved within the piece. (…) A miniseries consists of two or more episodes with a total running time of at least four broadcast hours (at least 150 program minutes).« 

(Une minisérie est fondée sur un sujet ou une intrigue unique, qui est résolue dans le cadre de l’oeuvre (…) Une minisérie se compose de deux ou plus d’épisodes avec une durée totale d’au moins 4 heures de diffusion télé (au moins 150 minutes de programme).)

Première chose qui intrigue, c’est que la minisérie n’a pas, selon les Emmy Awards, de durée maximale. Elle dispose uniquement d’une durée minimale qui consiste en réalité à les distinguer des téléfilms. Autrement dit : une minisérie de 50 épisodes d’une heure pourrait théoriquement être nommée tant qu’elle remplit ces critères.

De ce fait, de bien longues miniséries ont été récompensées aux Emmy Awards. L’une des plus longues est Taken, en 2003 (bande-annonce ci-dessous). Elle raconte en 10 épisodes d’1h30 pour une durée totale de 877 minutes (soit pas loin de 15 heures de programme) l’histoire d’enlèvement par des extraterrestres sur 50 ans. Elle est notamment connue pour avoir été produite par Steven Spielberg. Mais en nombre d’épisodes, c’est The Jewel in the Crown qui détient le record avec 14 à son actif. Elle a remporté la statuette en 1985.

Erreur et polémique

Ce flou qui permet de récompenser aussi bien des oeuvres dont la durée oscille de 2h30 à près de 15h a nécessairement engendré quelques polémiques qui ont récemment secoué l’Académie. La série American Horror Story, revisitant la prolifique mythologie de l’horreur, était ainsi nommée dans cette catégorie en 2012. Car lorsqu’une œuvre est éligible dans plusieurs catégories (elle l’était également pour les séries dramatiques), ses créateurs ont le dernier mot en choisissant celle qu’ils souhaitent.

Théoriquement, ce choix est d’ailleurs définitif et d’une année sur l’autre, une œuvre ne peut pas changer de catégorie. Mais ce choix a une importance capitale car il détermine également de nombreuses autres catégories comme celle des acteurs qui se retrouvent naturellement propulsés dans les catégories associées aux miniséries. Certains commentateurs ou producteurs ont ainsi reproché à l’Académie de produire une règle trop vague, accusant même American Horror Story de profiter d’une concurrence plus faible.

Il arrive pour autant que l’Académie enfreigne ses propres règles. En 2011, Downton Abbey, la série anglaise diffusée aux Etats-Unis sur PBS, a remporté le prix de la meilleure minisérie devant Mildred Pierce, diffusée récemment sur France 3 et annoncée à l’époque comme la grande favorite. Mais Downton Abbey ne s’est pas arrêtée en si bon chemin. Une saison 2 et 3 ont été produites, et une saison 4 est même prévue. Du coup, l’année suivante, elle a été transférée dans la catégorie des séries dramatiques (et il y a eu d’autres exemples comme Les 4400 en 2005 ou Sleeper Cell en 2007).

Vous pourriez me rétorquer qu’American Horror Story a, elle aussi, plusieurs saisons. Vous auriez en partie raison. Car la particularité de la série de FX est de proposer des saisons bouclées. Chaque saison raconte donc une seule histoire. Et à chaque saison, les personnages sont différents. Son créateur, Ryan Murphy, la qualifie d’une « série anthologique » (les anthologies sont les séries aux épisodes bouclés tels que La Quatrième Dimension).

L’exemple anglais

On parlait de Downton Abbey, parlons donc du fonctionnement des miniséries au Royaume-Uni, LE pays de la minisérie. Chez nos amis anglais, on leur donne parfois un autre nom, notamment à la BBC : le serial. Il faut dire que ces 10 dernières années, comme le détaillait le rapport Chevalier, le groupe public anglais a fait un choix radical en réduisant considérablement le nombre de téléfilms. Ils ont fait en revanche le pari du serial que la BBC a l’habitude de décliner sur le format de 3 épisodes de 60 minutes. Il y a encore quelques jours, elle vient d’officialiser la commandes de trois nouveaux serial.

Justement, chez les anglais, il existe une autre cérémonie de récompenses bien connue, les Bafta (dont la partie cinéma a récemment consacré Emmanuelle Riva pour son rôle dans Amour). Il existe naturellement des Bafta Télévision et je me suis donc penché sur la définition de sa catégorie miniséries. Cette fois-ci, c’est beaucoup plus clair qu’aux Etats-Unis :

« A drama of between two and five episodes.« 

(Une série dramatique entre 2 et 5 épisodes).

Parfois, la simplicité permet de gagner en lisibilité. Il faut dire que les Bafta fondent leur système d’éligibilité uniquement sur le nombre d’épisodes. Pour une série dramatique, il est nécessaire de disposer de 6 à 19 épisodes. Et au-delà de 20 épisodes, la série entrera dans la catégorie des Soap & Continuing Drama, soit les séries quotidiennes. Voilà pourquoi Injustice, diffusée récemment sur Arte, est une minisérie. Whitechapel ou, prochainement, The Hour à partir du 7 mars, ne rentrent pas, elles, dans cette catégorie.

Avec ces deux exemples contradictoires sur certains aspects, on peut conclure que la minisérie n’est pas un genre en soi jouissant d’une définition aussi précise que ne l’est Dexter Morgan. Frères d’Armes, que l’on citait dans l’introduction, est un exemple qui le prouve. Pour les Emmy Awards, il s’agit d’une minisérie. Elle a d’ailleurs remporté en 2002 la statuette de cette catégorie. Mais si les critères retenus avaient été ceux des Bafta, elle n’aurait même pas figurer parmi les nommés ! Seul un critère, outre le fait qu’elle ne puisse être une comédie, me parait incontestable : la minisérie doit être bouclée en disposant d’une fin. Mais jusqu’à quel point doit-elle être mini ? La question, elle, reste en suspens.

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