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Homme politique et fan de séries

Ce billet entame une nouvelle série d’articles qui sera consacrée aux amateurs de séries et à leur relation à ce divertissement. Cette série sera publiée à intervalles plus ou moins réguliers dès lors que j’aurai trouvé les personnes adéquates. L’angle que j’ai choisi est simple : la profession. Parfois, votre métier est mise en scène dans les séries. Des médecins, des juristes, des psychologues… (1) Est-ce que le traitement de votre profession vous paraît pertinente ? C’est le sens de l’interview qui suit. Le premier volet est consacré aux séries politiques.

L’homme du jour, c’est Sébastien. A 33 ans, ce Lyonnais occupe le poste de directeur de cabinet du Président d’une communauté de communes. Il enseigne également le droit public et la culture générale. Je ne le connaissais jusqu’alors que sous son pseudo. Je l’avais remarqué il y a quelques mois grâce à ses commentaires argumentés, précis et toujours intéressants, à l’occasion de la diffusion de Borgen sur Arte, sur mon site Spin-Off. Pour parler politique (lire également cet article sur les séries politiques), il me semblait être un parfait interlocuteur.

Dimension Séries : Quel est ton métier et en quoi consiste-t-il ?

Sébastien : Je suis directeur de cabinet et de la communication dans une Communauté de communes. Une sorte de « spin doctor », d’interface entre le Président de l’intercommunalité et les maires des communes membres, mais également avec les journalistes ou certains administrés. Ma fonction pourrait être comparée, à une échelle plus modeste, à celle de Kapser Juul (joué par Pilou Asbaek) dans Borgen ou encore de Gilles (joué par Michel Blanc) dans le film de Pierre Schoeller L’Exercice de l’Etat.

Quels ont été la ou les séries déclics qui t’ont rendu accro à ce divertissement audiovisuel ?

Comme beaucoup de personnes de ma génération, mon enfance a été bercée par des grandes séries télévisuelles diffusées à heure de grande écoute sur des media de masse, comme The Cosby Show, Mc Gyver, Madame est servie, etc. Ces séries, de qualité très diverse, m’ont profondément marqué dans la façon de regarder la télévision. Elles ont sans nul doute préparé le terrain, en quelque sorte, pour une forme de consommation plus qualitative. Mais si je devais sortir vraiment une série pionnière, Code Quantum me semble vraiment incontournable.

Ta consommation est-elle élevée ?

Elle est régulière, je dirai. J’essaie de regarder une série par jour au minimum. C’est souvent plus et en période de congés ou en week-end, il peut m’arriver de « rattraper » le retard pris dans la semaine. Cela dépend de mon temps libre et naturellement du rythme de diffusion des séries télévisées.

Dans ton milieu professionnel, les séries peuvent-elles être un sujet de conversation ou c’est quelque chose que tu pratiques uniquement en rentrant chez toi, déconnecté du boulot ?

Je constate très clairement une évolution sur ce point. De quelque chose de confidentiel, les séries télévisées deviennent un sujet dont on discute volontiers entre collègues, comme on parlerait d’un film ou d’un livre. J’y vois principalement deux raisons.

Tout d’abord, il est évident que l’accès aux produits culturels que sont les séries télévisées s’est démocratisé et qu’il n’est désormais plus besoin d’attendre leur diffusion sur les grandes chaines télévisées. Quand tu as une offre pléthorique à laquelle tu peux accéder quand tu le désires et selon tes disponibilités, il est assez logique que le nombre de personnes regardant des séries TV augmente.

Ensuite, il est évident que l’âge est encore un facteur discriminant en la matière. Les 15-35 ans sont naturellement plus au fait des moyens, légaux ou pas, d’accéder aux séries TV et si ton environnement professionnel est plutôt jeune, cela sera un sujet de conversation plus fréquent. Néanmoins, ce n’est pas toujours le cas. Je me suis surpris à parler par exemple de Borgen avec des élus, dont la moyenne d’âge est relativement plus élevée, lors de sa diffusion sur Arte.

Toutefois, pour minorer un peu mon propos, ce genre de conversation tourne plus facilement autour des grandes séries en cours de diffusion, médiatisées. Par exemple, Dexter ou Homeland. Les séries plus « élitistes », notamment lorsqu’elles ne sont pas américaines ou diffusées ensuite sur les grands médias français, sont souvent totalement ignorées. On me rétorque souvent « Je n’ai jamais entendu parler de ta série… ! ».

Nicolas Sarkozy serait fan de Breaking Bad, Barack Obama de The Wire… Les hommes ou femmes politiques se montrent parfois bien intéressés à nous faire connaître leurs goûts télévisuels. Mais un message politique peut-il se cacher derrière ces informations a priori banales ?

Je pense surtout qu’ils ont un bon conseiller en communication… Dire que l’on s’intéresse, qu’on le veuille ou pas, à une forme de sous-culture est aussi un moyen de toucher une cible soit plus jeune, soit plus élitiste. Il n’est qu’à regarder également les réponses que donnent les hommes politiques lorsqu’on leur demande leurs films préférés.

Une nuance toutefois : lorsque Barack Obama dit de The Wire qu’elle est sa série préférée et qu’Omar est un personnage qui le fascine, il s’adresse aussi indirectement à la communauté noire dont il sait qu’elle constitue une grande partie de sa base électorale. Il fait en quelque sorte coup double : il conforte volontiers son image intello et branchée, tout en affirmant son intérêt pour des situations vécues, et à bien des égards dramatiques, d’une partie de la population américaine. Pour Nicolas Sarkozy et Breaking Bad, je ne pense pas que le parallèle puisse être fait…

Quelle seraient tes séries politiques préférées et pourquoi ? Préfères-tu la tendance des séries idéalistes (Borgen, The West Wing…) ou celle des séries plus sombres (Boss, House of Cards…) ?

Je ne reprendrai pas cette dichotomie. J’aurais plutôt tendance à rechercher celle dont le propos est le plus crédible. De ce point de vue, Borgen m’a vraiment marqué. Malgré qu’elle aborde frontalement des sujets de fond pour la société danoise (l’atlantisme en matière de relations internationales, le pluralisme politique, le poids de l’extrême droite, l’immigration, etc), elle le fait  avec beaucoup de pédagogie et en assumant un positionnement politique social-démocrate.

Ce serait une série américaine, diffusée sur un grand network, tout le monde crierait au génie. Le  hic, c’est que les américains recherchent toujours une forme de spectacularisation du récit qui est  complètement absente dans Borgen. Boss, qui a des qualités évidentes de mise en scène, ou d’interprétation, est ainsi le parfait contre-exemple car elle a recours à un artifice (la maladie dégénérative de Kane) pour raconter l’exercice du pouvoir.

Après, pour reprendre ton distinguo, il est certain que la violence est inhérente à la politique (il suffit de relire Machiavel pour s’en convaincre) et qu’elle comporte nécessairement une face sombre. Mais je ne crois pas que Borgen ou The West Wing la minorent. Au contraire, en ne l’exagérant pas, elles la rendent profondément humaine et à mon avis plus terrifiante donc.

Qu’est-ce qui mériterait, dans le monde politique français, d’être fictionnalisé au travers d’une série ? Pédagogie et divertissement sont-ils conciliables ?

C’est une très bonne question. Il y a deux manières de parler politique en France à la télévision ou au cinéma. Soit on ancre le discours dans une réalité historique (La Conquête par exemple), soit on décontextualise totalement (L’exercice de l’Etat). Dans les deux cas, on est encore aux balbutiements d’une scénarisation proprement politique. Cela s’explique par une grande difficulté, typiquement française, à traiter du pouvoir, des codes afférents et de la domination symbolique qui lui est inhérente. D’évidence, je vois deux sujets qui pourraient faire l’objet d’une « étude » télévisuelle. D’une part, la fabrique du pouvoir, qui explique en grande partie la reproduction  sociale au sommet de l’Etat, cette forme d’entre-soi qui fait que politiques, journalistes, milieu des affaires, se connaissent de longue date, partagent un même capital culturel, symbolique et ont des intérêts communs. Il y avait eu un excellent téléfilm sur Canal plus qui traitait de cette question, L’Ecole du pouvoir, [NDR : co-produit par Arte] et à l’époque, je m’étais dit qu’une transposition télévisuelle serait tout à fait possible.

Ensuite, au regard de l’ambition française, une série qui s’intéresserait aux sphères d’influence que la France déploie à l’étranger pour promouvoir son image serait vraiment captivante. Je la verrai comme une forme de prolongement de la BD Quai d’Orsay, et on pourrait parler ONU, diplomatie, mais également gros contrats étrangers, notamment d’armement, grands événements sportifs…

L’enjeu est à mon avis important. Parvenir à produire une fiction française de qualité peut grandement aider à une meilleure compréhension du monde politique, à la violence sourde qu’elle produit, aux codes qu’elle véhicule. Si le fossé séparant le monde politique des citoyens ne cesse  de se creuser, c’est aussi à cause d’une méconnaissance réciproque profonde. Et j’ai la naïveté de croire que les œuvres de fiction, qu’elles soient littéraire, cinématographique, ou télévisuelle, peuvent jouer un rôle pédagogique en la matière et minorer le populisme ambiant.

Pour terminer, quel est le personnage auquel tu t’es le plus identifié ?

Aucun en particulier. Il y a bien sûr des personnages de fiction qui m’ont passionné mais Je regarde plus les séries télévisées de manière clinique, en essayant de déconstruire leur récit, leur rhétorique de telle sorte que je ne me mets que très rarement en situation d’empathie avec leurs personnages.

 

(1) Votre métier ou votre corps professionnel est mis en scène ou décrit, en bien ou en mal, dans les séries ? Vous avez un point de vue aiguisé sur ce divertissement ? Votre avis m’intéresse. Contactez-moi par mail. Mes coordonnées sont disponibles par ici.

Catégories : Interview